Longtemps cantonnées aux récits de créatures nocturnes s’abreuvant du sang des vivants, les chauves-souris vampires font aujourd’hui l’objet d’une attention scientifique bien plus concrète, et autrement plus inquiétante. Ces petits mammifères ailés sont devenus les dernières victimes en date de la souche H5N1, le virus de la grippe aviaire hautement pathogènePathogène Pathogène désigne tout agent biologique, tel qu'une bactérie, un virus, un champignon ou un parasite, capable de provoquer une maladie ou un dysfonctionnement chez un organisme hôte (humain, animal ou… qui ravage actuellement les populations animales à travers le globe.
- Des anticorps spécifiques au virus H5N1 ont été identifiés chez des chauves-souris vampires au Pérou, prouvant leur exposition à la grippe aviaire.
- La transmission semble s’opérer par la consommation de sang d’animaux marins infectés, créant une passerelle virale entre la mer et la terre.
- Les scientifiques craignent que les colonies de chauves-souris ne deviennent des réservoirs permanents, favorisant de nouvelles mutations du virus.
Au Pérou, plus d’une douzaine de chauves-souris vampires ont été testées positives à la présence d’anticorps contre le H5N1, signe d’une infection préalable par le virus. Cette découverte, publiée le 11 novembre sur le serveur de pré-publication bioRxiv.org, est jugée « très préoccupante » par Vincent Munster, écologiste viral aux Rocky Mountain Laboratories de Hamilton, dans le Montana. Selon lui, chaque saut du virus vers un nouvel hôte mammifère multiplie les opportunités de mutations génétiques, rapprochant potentiellement l’agent pathogène d’une transmission interhumaine efficace.

Le phénomène ne semble pas limité à l’Amérique du Sud. Des données préliminaires en provenance du Bangladesh suggèrent que 16 renards volants — de grandes chauves-souris frugivores — auraient succombé à la grippe aviaire. Les chauves-souris sont déjà connues pour être les réservoirs naturels de nombreux pathogènes dangereux pour l’homme. Si plusieurs espèces s’avèrent sensibles au H5N1, leurs vastes colonies pourraient transformer ces animaux en vecteurs de transmission vers le bétail ou les populations humaines, alerte Gregory Gray, épidémiologiste à l’Université du Texas.
Des anticorps H5N1 identifiés chez les chauves-souris vampires
L’alerte a été donnée par I-Ting Tu, vétérinaire spécialisée dans la faune sauvage, au cours de ses recherches doctorales à l’Université de Glasgow. Alors que la grippe aviaire déferlait sur les côtes péruviennes, provoquant la mort d’au moins 560 000 oiseaux de mer et 10 000 otaries, la chercheuse s’est interrogée sur l’impact de cette véritable pandémie animale sur les populations locales de chauves-souris vampires (Desmodus rotundus).
Accompagnée de son équipe, I-Ting Tu a collecté des échantillons dans trois types d’environnements : sur la côte, où les chauves-souris se nourrissent exclusivement d’animaux marins ; dans les Andes, où elles ciblent le bétail ; et dans des zones mixtes. Le travail de terrain a été éprouvant, marqué par des morsures répétées et une charge émotionnelle lourde lors de la manipulation des spécimens sous anesthésie.

Bien qu’aucun matériel génétique viral n’ait été retrouvé — probablement parce que les chauves-souris avaient déjà éliminé le virus au moment du prélèvement —, l’analyse sérologique a révélé que 14 individus possédaient des anticorps contre le H5N1. Fait notable : tous ces spécimens provenaient de sites côtiers où ils s’étaient nourris exclusivement d’animaux marins durant l’épidémie.
Une transmission potentielle entre faune marine et bétail
Pour Susana Cárdenas-Alayza, biologiste de la conservation à l’Université Cayetano Heredia de Lima et co-autrice de l’étude, ces résultats ne sont guère surprenants. Lors du pic épidémique de 2022-2023, l’environnement côtier était saturé de virus. Les chauves-souris vampires, seules espèces capables de marcher et de sauter au sol, ont pu s’infecter en s’attaquant à des otaries agonisantes.
Grâce à des capteurs thermiques situés sur leur museau, ces chiroptères ciblent les zones où le sang affleure, comme les globes oculaires ou la zone anale. Or, ces régions sont riches en sécrétions muqueuses où la charge virale est maximale. Ce mode d’alimentation expose directement les chauves-souris à des doses massives de virus.
Le risque majeur réside dans les sites à régime mixte. Une chauve-souris infectée sur la côte pourrait, lors d’un repas suivant, transmettre le virus à des animaux d’élevage ou à des humains dans l’arrière-pays, créant ainsi une nouvelle route de propagation pour la grippe aviaire.
Daniel Streicker, écologiste des maladies à l’Université de Glasgow, souligne que si le H5N1 peut infecter divers tissus chez la chauve-souris (poumons, reins, foie), sa capacité à se transmettre efficacement entre individus de la même espèce reste à confirmer. Pour l’heure, seuls les spécimens s’étant nourris sur la faune marine présentaient des anticorps, suggérant une transmission limitée au sein des colonies. Cependant, la plasticité virale interdit toute conclusion définitive.
Les chauves-souris, nouveaux réservoirs de la grippe aviaire ?
L’émergence du H5N1 chez les chauves-souris s’inscrit dans un schéma global inquiétant. Ariful Islam, chercheur à l’Université Charles Sturt en Australie, étudie parallèlement les mortalités massives de renards volants au Bangladesh. Ces événements suggèrent que la vulnérabilité des chiroptères à la grippe aviaire est un phénomène mondial qui dépasse le cadre des seules espèces hématophages du Pérou.
L’histoire récente nous invite à la prudence. En 2017, un virus apparenté au H9N2, une autre souche de grippe aviaire menaçante pour la santé publique, avait été découvert chez des chauves-souris en Égypte. Ce virus présentait déjà des caractéristiques lui permettant d’infecter aussi bien les oiseaux que les mammifères, et s’est avéré capable de se transmettre entre furets en laboratoire.
Face à cette situation, les experts appellent à renforcer d’urgence la surveillance épidémiologique. Les interactions fréquentes entre les chauves-souris, le bétail et l’homme constituent une interface critique où le virus pourrait acquérir les traits nécessaires à une pandémie humaine. Comme le résume Gregory Gray, il est impératif de garder un œil attentif sur ces trajectoires virales inédites pour anticiper les prochaines crises sanitaires.









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