L’histoire de notre cohabitation avec les félins ressemble à une piste brouillée que les chercheurs tentent de remonter depuis des décennies. Si le chat trône aujourd’hui en maître sur nos foyers, le calendrier exact de sa conquête du monde reste une cible mouvante pour la science. Une nouvelle étude génomique d’envergure vient de bousculer les certitudes établies, suggérant que les descendants apprivoisés du chat sauvage africain ne se sont installés en Europe que bien plus récemment qu’on ne le pensait jusqu’alors.
- L’ADN nucléaire révèle que les chats domestiques ne sont arrivés en Europe qu’il y a environ 2 000 ans, contredisant les estimations précédentes de 6 000 ans.
- Les félins présents auparavant aux côtés des premiers agriculteurs européens étaient en réalité des chats sauvages locaux et non des spécimens domestiqués.
- L’expansion mondiale de Felis catus aurait été largement facilitée par les routes maritimes romaines et phéniciennes à travers la Méditerranée.

Une arrivée en Europe plus tardive que prévu
Jusqu’à présent, le consensus scientifique s’appuyait sur des indices suggérant une arrivée précoce des chats domestiques sur le continent européen, parallèlement à l’expansion de l’agriculture il y a environ six millénaires. Cependant, une analyse publiée le 27 novembre dans la revue Science vient invalider cette chronologie. En examinant le matériel génétique de dizaines de restes de félins anciens, les chercheurs ont découvert que les chats vivant en Europe et en Turquie il y a 6 000 ans n’étaient pas les ancêtres de nos compagnons actuels, mais bel et bien des chats sauvages indigènes.
Selon les nouvelles données de l’archéogénétique, le véritable chat sauvage africain (Felis lybica lybica), ancêtre de tous les chats de maison, n’aurait franchi les frontières européennes qu’aux alentours de 200 avant notre ère. « Cela redéfinit fondamentalement notre compréhension de l’histoire de l’espèce », explique Allowen Evin, bioarchéologue à l’Université de Montpellier, qui n’a pas participé à l’étude. « Cela révèle un récit entièrement nouveau sur la domestication du chat. »
Cette révision chronologique est d’autant plus frappante que l’on sait que l’origine de l’apprivoisement est bien plus ancienne. En 2004, la découverte d’un chat enterré aux côtés d’un humain à Chypre il y a 9 500 ans avait prouvé que les liens entre nos deux espèces s’étaient tissés très tôt au Proche-Orient. Pourtant, cette proximité initiale ne s’est pas traduite par une migration immédiate vers l’Europe continentale sous une forme domestiquée.
La confusion entre chats sauvages et domestiques levée par l’ADN
Pourquoi les précédentes études s’étaient-elles trompées de plusieurs millénaires ? La réponse réside dans la nature même des analyses génétiques effectuées. En 2017, des travaux menés par Claudio Ottoni, paléogénéticien à l’Université de Rome Tor Vergata, avaient suggéré que des chats liés aux lignées domestiques avaient migré vers le sud-est de l’Europe depuis la Turquie il y a 6 000 ans. Ces conclusions reposaient sur l’ADN mitochondrial, transmis uniquement par la mère.
En analysant cette fois le génomeGénome Génome désigne l'ensemble du matériel génétique d'un organisme vivant, constitué de longues molécules d'ADN (ou d'ARN pour certains virus) qui contiennent toutes les instructions biologiques nécessaires à son développement, son… complet de 87 spécimens ayant vécu entre le IXe millénaire av. J.-C. et le XIXe siècle, l’équipe d’Ottoni a rectifié le tir. Ils ont découvert que si certains chats anciens d’Europe portaient effectivement des gènes mitochondriaux de chats sauvages africains, le reste de leur ADN nucléaire correspondait à celui du chat sauvage européen (Felis silvestris). Cela indique que des croisements naturels ont eu lieu entre les populations sauvages bien avant que le chat ne soit réellement domestiqué et transporté par l’homme.

Le rôle des Romains et des Phéniciens dans l’expansion féline
Si le chat domestique a mis du temps à s’imposer en Europe, sa diffusion une fois amorcée a été fulgurante. Claudio Ottoni soupçonne que les Romains ont joué un rôle moteur dans ce transport maritime. Les navires de commerce, transportant des stocks de grains, étaient constamment menacés par les rongeurs. Embarquer des félins était une solution pragmatique qui a permis à Felis catus de coloniser les ports de la Méditerranée.
L’étude souligne également l’influence des Phéniciens et des Puniques dans l’ouest de la Méditerranée. L’île de Sardaigne semble avoir été une étape cruciale : les chats sauvages africains et les premiers chats domestiques y sont arrivés il y a environ 2 000 ans. Fait fascinant, la population actuelle de chats sauvages en Sardaigne descend directement de ces spécimens importés d’Afrique du Nord-Ouest, une région distincte des foyers de domestication traditionnels que sont le Levant et l’Égypte.
Cette nouvelle chronologie de l’histoire des félins s’accorde avec d’autres recherches récentes sur l’arrivée tardive des chats domestiques dans d’autres parties du monde, notamment en Chine. Bien que les chats aient été moins étudiés que les chiens par le passé, ils offrent un modèle unique pour comprendre comment les sociétés humaines ont façonné les espèces pour répondre à leurs besoins. Le mystère n’est pas totalement levé : les chercheurs s’interrogent encore sur les mécanismes précis qui ont transformé ce prédateur solitaire en un compagnon capable de conquérir le monde entier en seulement vingt siècles.









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