Le rugissement tonitruant du lion de la MGM, qui résonne dans les salles de cinéma depuis près d’un siècle, a forgé une image indélébile dans l’imaginaire collectif : celle d’une explosion de puissance brute, un signal sans équivoque de domination et de présence. Pourtant, derrière cette caricature cinématographique, la réalité acoustique des troupes de lions est infiniment plus nuancée. Une étude publiée le 20 novembre dans la revue Ecology and Evolution révèle que le répertoire vocal de Panthera leo cache une complexité insoupçonnée, loin du simple cri monolithique que nous pensions connaître.
- Les scientifiques ont identifié un second type de rugissement, dit « intermédiaire », plus court et plus grave que le rugissement classique.
- Grâce à l’intelligence artificielle, il est désormais possible d’identifier chaque lion individuellement avec une précision dépassant les 91 %.
- Cette avancée technologique offre une méthode de suivi non invasive cruciale pour la conservation des félins dans des habitats de plus en plus fragmentés.
Une signature vocale plus complexe qu’imaginé
Jusqu’à présent, les éthologues divisaient une séquence de rugissements de lion en trois phases distinctes : les gémissements initiaux, les rugissements centraux à pleine gorge, et les grognements finaux. Tout ce qui se trouvait au milieu de cette séquence était traité comme une unité sonore indifférenciée. Cependant, en analysant des milliers d’heures d’enregistrements de terrain, l’équipe de Jonathan Growcott, technologue en conservation à l’Université d’Exeter, a découvert que le rugissement des lions est en réalité composé de deux types d’appels distincts.

Le premier est le rugissement familier, puissant, qui porte la signature vocale unique de l’individu. Le second, qualifié d’« intermédiaire », s’avère plus court et d’une fréquence plus basse. Là où le rugissement classique suit une courbe acoustique ascendante avant de s’éteindre, la version intermédiaire est plus plate et moins élaborée. Cette découverte remet en question des décennies d’hypothèses sur la communication chez les grands félins, suggérant que ces animaux transmettent peut-être des informations plus spécifiques qu’une simple annonce de territoire ou de recherche de partenaires.
L’intelligence artificielle au service de la bioacoustique
Pour parvenir à ces conclusions, les chercheurs ont dû traiter une masse de données colossale provenant du Nyerere National Park en Tanzanie et de colliers acoustiques déployés au Zimbabwe. L’utilisation de l’intelligence artificielle a été déterminante : les algorithmes de reconnaissance de formes ont passé au crible plus de 3 000 appels, identifiant des variations subtiles que l’oreille humaine peine à distinguer. En se concentrant sur la durée et la hauteur tonale, l’outil a surpassé les experts humains dans l’identification des individus.
Selon Tanya Berger-Wolf, écologue computationnelle à l’Université d’État de l’Ohio, ces travaux représentent l’une des premières démonstrations probantes de l’efficacité de l’apprentissage automatique pour interpréter les vocalisations des mammifères. Il s’agit d’un exemple majeur de surveillance bioacoustique appliquée à la mégafaune, une technique jusqu’ici principalement réservée aux oiseaux, aux insectes ou aux amphibiens.
Un nouvel outil pour la conservation des populations sauvages
L’intérêt de cette découverte dépasse le cadre de l’éthologie pure. Alors que les lions ont disparu de plus de 90 % de leur aire de répartition historique, la capacité de compter et de suivre les individus par le son pourrait transformer la conservation des félins. « Si vous pouvez identifier un lion par son rugissement, cela devient un outil potentiel pour évaluer la densité de population dans un paysage donné », explique Jonathan Growcott. Cette méthode est particulièrement pertinente face aux pressions liées au braconnage et à la réduction de l’habitat, car elle permet un suivi sans contact physique avec l’animal.
Toutefois, une zone d’ombre subsiste : la fonction précise de ce rugissement intermédiaire. Faute de contexte comportemental direct lors des enregistrements automatisés, les scientifiques ignorent encore ce que les lions cherchent à communiquer par ce biais. Craig Packer, expert renommé de l’Université du Minnesota, souligne qu’il serait fascinant de savoir si les lions privilégient un type de rugissement selon des situations sociales ou environnementales spécifiques.
« Malheureusement, nous ne parlons pas encore le lion. Il n’y a pas d’option « lion » sur Duolingo », s’amuse Jonathan Growcott.
Enfin, pour l’anecdote, le célèbre rugissement de la MGM ne contient aucun de ces rugissements intermédiaires pour une raison simple : il ne s’agit pas d’un lion. Pour obtenir un son plus féroce et impressionnant, les ingénieurs du son d’Hollywood ont utilisé le cri d’un tigre, prouvant une fois de plus que le rugissement des lions, dans sa réalité biologique, est une science bien plus subtile que le spectacle.


