L’océan abrite des créatures d’une envergure spectaculaire, dont la grâce naturelle masque souvent une grande vulnérabilité. Lorsque d’immenses filets se referment sur des bancs de poissons, ils ne font aucune distinction entre les espèces ciblées et les géants pacifiques qui croisent leur chemin. Pour les raies mantas, cette rencontre furtive avec l’industrie de la pêche se solde trop souvent par des blessures mortelles, menaçant la survie même de ces populations.
C’est dans ce contexte critique qu’une alliance inédite entre scientifiques et professionnels de la mer a vu le jour. En observant les pratiques sur le pont des navires, des chercheurs ont réussi à optimiser un dispositif ingénieux, pensé à l’origine par les marins eux-mêmes, pour trier les captures et épargner ces majestueux animaux filtreurs sans mettre en péril la vie des équipages.
- L’industrie de la pêche au thon capture accidentellement plus de 13 000 raies mantas et diables de mer chaque année.
- Une grille de tri innovante, fonctionnant sur le principe d’une passoire, permet de séparer les thons des raies sans briser le cartilage de ces dernières.
- Cette collaboration démontre qu’une solution à la fois simple et peu coûteuse peut considérablement améliorer les taux de survie des grandes femelles reproductrices.
Le fléau des prises accidentelles dans la pêche industrielle au thon

À l’échelle mondiale, environ 60 % du thon tropical est capturé à l’aide de gigantesques filets coulissants, communément appelés sennes. La technique consiste à encercler un banc de poissons avant de resserrer la base du filet, emprisonnant tout ce qui s’y trouve. Selon l’International Seafood Sustainability Foundation, cette méthode engendre plus de 13 000 prises accidentelles annuelles de raies mantas et de raies diables (genre Mobula), des espèces déjà classées comme vulnérables ou en danger d’extinction.
Parmi ces victimes collatérales figure la majestueuse Mobula birostris, la plus grande espèce de raie manta océanique, dont l’envergure frôle les sept mètres et dont le poids peut égaler celui d’une petite voiture. Ces géantes filtrent inlassablement l’eau pour se nourrir de micro-organismes, une ressource vitale par ailleurs fragilisée par d’autres menaces anthropiques émergentes, à l’instar de l’extraction minière abyssale, un piège mortel pour le plancton.
Melissa Cronin, écologue marine à l’Université Duke et cofondatrice du Mobula Conservation Project, a passé quatre mois en mer, répartis sur deux expéditions. À bord de navires commerciaux, elle a observé des centaines de tonnes de thon déversées sur les ponts, dans le but d’analyser les moyens d’atténuer ces captures non désirées.
Un risque majeur pour l’animal et l’équipage : Relâcher une raie géante est une manœuvre périlleuse. Un animal pesant plusieurs centaines de kilos, glissant et luttant pour sa survie, peut heurter violemment un marin ou provoquer la chute mortelle de thons pesant près de 10 kilos chacun depuis les filets suspendus.
Pour maîtriser les raies, particulièrement fuyantes, les marins les saisissent souvent par les lobes céphaliques (les « cornes » servant à s’alimenter) ou par les orbites oculaires. Melissa Cronin souligne que toute lésion à ces organes, en particulier aux yeux, est généralement fatale. De plus, lorsqu’elles sont soulevées hors de l’eau sans support plat, ces raies se replient sur elles-mêmes « comme un calzone », ce qui engendre des dommages irréversibles à leur squelette cartilagineux.
Une grille de tri inspirée par le savoir-faire des pêcheurs

Face à ce défi, la solution n’est pas venue des laboratoires, mais de ceux qui manipulent les filets au quotidien. L’idée fondatrice provient des pêcheurs eux-mêmes : placer une grille au-dessus de la trappe de chargement des navires pour faciliter un tri immédiat. L’analogie proposée par Melissa Cronin est limpide : le dispositif fonctionne exactement comme une passoire à pâtes. La grille retient les raies géantes (les « pâtes »), tandis que les thons, plus petits et profilés (l' »eau »), glissent au travers pour rejoindre les cales de traitement.

L’étude détaillée de cette innovation a été publiée le 22 octobre dans la revue scientifique Conservation Biology. La synergie entre les données de la science et l’expérience maritime y est présentée comme un facteur de succès déterminant. Comprendre intimement les contraintes physiques d’un navire en activité est en effet indispensable pour élaborer des stratégies réalistes, qui s’inscrivent parfaitement dans un guide des bonnes pratiques pour protéger la biodiversité marine face à ses multiples menaces.
Partant du modèle original en bambou tressé, l’équipe scientifique a mis au point une version industrielle constituée de tubes en acier inoxydable durables et de cordages épais. Ce design permet de maintenir les raies rigoureusement à plat — à l’image d’une pizza, selon les chercheurs — préservant ainsi leur fragile anatomie avant qu’une grue ne les soulève pour les redéposer délicatement à l’eau en l’espace de quelques minutes.
Une solution simple et efficace pour la survie des raies géantes

Afin d’évaluer la viabilité de ce dispositif à grande échelle, des campagnes de tests ont été menées entre 2022 et 2024, documentant 41 captures de mobulidés sur 12 immenses thoniers à senne coulissante opérant dans l’océan Pacifique. Si les petits individus pouvaient parfois être remis à l’eau manuellement avec efficacité par l’équipage, les essais ont catégoriquement démontré l’utilité de la grille de tri pour les spécimens massifs.
Edward Willsteed, consultant indépendant en gestion des pêcheries basé en Espagne et non impliqué dans la recherche, observe que cette approche bénéficie simultanément au bien-être animal et aux travailleurs de la mer. La simplicité structurelle de la grille implique des coûts de fabrication, d’utilisation et de réparation dérisoires, favorisant sa potentielle adoption globale par les différentes flottes.
De son côté, Brendan Godley, spécialiste de la conservation marine à l’Université d’Exeter au Royaume-Uni, considère la réduction de la mortalité de ces espèces vulnérables comme une priorité absolue. Il note que cette amélioration, conçue sur le terrain, remplace avantageusement l’usage exclusif de civières ou de filets de cargaison, en évitant les torsions fatales de l’animal. Ces avancées ciblées sur les engins de pêche sont essentielles et complètent de manière pragmatique les autres combats écologiques de notre époque, tout comme la recherche de solutions face à l’omniprésente pollution plastique des océans.
Le succès de cette grille apporte une lueur d’espoir pour l’avenir des mobulidés. Melissa Cronin se montre particulièrement enthousiaste quant au sauvetage des grands individus matures. Ce sont en effet ces « grandes mamans », dotées d’une capacité reproductive inestimable, qui détiennent la clé pour reconstituer durablement les populations décimées de raies mantas à travers le globe.









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