Oublier un rendez-vous important, peiner à se concentrer sur un dossier complexe ou éprouver des difficultés croissantes à prendre des décisions simples : ce qui était autrefois perçu comme le lot exclusif du vieillissement touche désormais une part croissante de la jeunesse. Aux États-Unis, un nombre sans précédent de jeunes adultes font état de difficultés cognitives sérieuses, un phénomène qui interpelle la communauté scientifique et les autorités de santé publique.
- La prévalence des troubles cognitifs auto-déclarés a presque doublé chez les 18-39 ans entre 2013 et 2023.
- Si le COVID long et le stress économique sont cités comme facteurs, ils n’expliquent pas à eux seuls cette tendance amorcée dès 2016.
- Les experts appellent à une surveillance accrue de la santé cérébrale des jeunes adultes par les professionnels de santé.
En 2023, plus de 7 % des adultes ne souffrant pas de dépression ont déclaré souffrir d’une forme de handicap cognitif. Ce chiffre, en nette progression par rapport aux 5 % enregistrés une décennie plus tôt, provient d’une étude publiée le 24 septembre dans la revue spécialisée Neurology. Les données révèlent que cette hausse, entamée dès 2016, est principalement portée par la tranche d’âge la plus jeune, dont la santé mentale et neurologique semble se fragiliser de manière structurelle.
Une augmentation marquée des troubles cognitifs chez les 18-39 ans
L’analyse s’appuie sur le Behavioral Risk Factor Surveillance System (BRFSS), une vaste enquête téléphonique annuelle menée par les départements de santé des États en collaboration avec les CDC (Centers for Disease Control and Prevention). Avec plus de 4,5 millions de réponses collectées sur la période d’étude, l’échantillon offre une vision statistique robuste de l’évolution des troubles cognitifs chez les jeunes adultes.

Chez les 18-39 ans, la prévalence de ces troubles a quasiment doublé pour atteindre environ 10 %, soit un jeune adulte sur dix. À l’inverse, l’étude note une légère diminution des signalements chez les personnes âgées de 70 ans et plus sur la même période. Bien que ces données reposent sur des auto-évaluations et non sur des diagnostics cliniques formels, les chercheurs s’inquiètent de cette trajectoire. Chez les seniors, le signalement subjectif de problèmes de mémoire est souvent un prédicteur de déclins cognitifs ultérieurs ; la question reste entière de savoir si cette corrélation s’applique également aux populations plus jeunes.
Les causes potentielles : du COVID long au stress économique
Pour les auteurs de l’étude, les raisons de cette dégradation sont multiples et complexes. Ka-Ho Wong, chercheur en santé des populations à l’Université de l’Utah à Salt Lake City et coauteur des travaux, suggère qu’une plus grande sensibilisation aux questions de santé mentale et une réduction de la stigmatisation pourraient inciter les jeunes à admettre plus facilement leurs difficultés.
Toutefois, des facteurs biologiques et environnementaux sont également sur la sellette. Le phénomène de brouillard mental associé au COVID long a pu contribuer légèrement à la hausse observée ces dernières années. « Mais je ne pense certainement pas que ce soit la seule cause », nuance Ka-Ho Wong. L’augmentation ayant débuté bien avant la pandémie de 2020, d’autres pressions systémiques sont à l’œuvre.
L’instabilité économique, l’incertitude du marché du travail et le stress chronique lié aux crises mondiales successives constituent un terrain fertile pour l’épuisement cognitif. Le cerveau, constamment sollicité par des stimuli anxiogènes, pourrait voir ses capacités de concentration et de mémorisation s’émousser sous l’effet du cortisol et de la charge mentale permanente.
L’impact des outils numériques sur la mémoire quotidienne
L’évolution de notre rapport à la technologie est une autre piste sérieuse explorée par les chercheurs. La dépendance croissante aux outils numériques modifie la manière dont nous encodons l’information. Ka-Ho Wong souligne ce changement générationnel par une anecdote révélatrice : alors que ses parents se souviennent encore des numéros de téléphone de leur enfance, les jeunes adultes d’aujourd’hui peinent parfois à mémoriser leur propre numéro de mobile.

Cette externalisation de la mémoire vers les smartphones et les moteurs de recherche pourrait affaiblir certaines fonctions exécutives. Des recherches antérieures ont d’ailleurs montré que l’abandon de certaines pratiques analogiques, comme l’écriture manuscrite, pouvait influencer les connexions cérébrales liées à l’apprentissage. En déléguant la rétention d’informations à des dispositifs externes, le cerveau pourrait perdre en efficacité pour les tâches de rappel immédiat et de concentration prolongée.
Un appel à une meilleure surveillance médicale des jeunes adultes
En conclusion, ces résultats soulignent la nécessité pour le corps médical et les autorités sanitaires de ne plus balayer d’un revers de main les plaintes cognitives émanant des jeunes patients. La neurologie moderne doit intégrer cette nouvelle réalité : un jeune de 25 ans signalant des pertes de mémoire n’est pas nécessairement un cas isolé ou une simple manifestation de stress passager.
« S’ils le signalent, nous devons nous en occuper », martèle Ka-Ho Wong. L’enjeu est désormais de déterminer si ces troubles sont réversibles par des changements de mode de vie ou s’ils marquent le début d’une tendance de santé publique plus lourde. Des études longitudinales seront nécessaires pour comprendre si cette génération risque un déclin cognitif précoce ou si elle développe simplement une nouvelle forme d’interaction avec son environnement, au détriment de certaines capacités mémorielles traditionnelles. Ce qui est certain, c’est que la définition de la « norme » cognitive semble être en pleine mutation.









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