Au cœur du parc national de Taï, en Côte d’Ivoire, les interactions sonores des chimpanzés ne se limitent pas à de simples cris isolés. Grondements, aboiements, hurlements et halètements s’entremêlent pour former un système de communication bien plus sophistiqué qu’il n’y paraît. Une nouvelle analyse révèle que ces primates assemblent ces sons comme des briques élémentaires de langage, modulant le sens de leurs messages avec une flexibilité jusqu’ici jamais documentée chez une espèce non humaine.
- Les chimpanzés combinent des vocalisations simples pour créer de nouveaux sens, utilisant au moins quatre méthodes d’assemblage distinctes.
- L’ordre des sons modifie la signification du message, une structure syntaxique rudimentaire rappelant le langage humain.
- Cette complexité vocale s’applique à la vie quotidienne et sociale, et non plus seulement aux alertes face aux prédateurs.
Une grammaire primitive au cœur de la forêt
La distinction majeure entre le langage humain et la communication animale réside traditionnellement dans la syntaxe : notre capacité à combiner des sons pour former des mots, puis des mots pour construire des phrases aux sens infinis. Jusqu’à présent, les scientifiques savaient que les chimpanzés (Pan troglodytes) disposaient d’un répertoire vocal riche, comptant une douzaine de sons unitaires pouvant être émis en séquences. Cependant, la nature exacte de ces combinaisons restait floue : s’agissait-il de simples répétitions ou d’une véritable construction de sens ?
Pour trancher cette question, une équipe dirigée par Cédric Girard-Buttoz, biologiste de l’évolution au CNRS, a mené une étude approfondie sur 53 chimpanzés adultes sauvages du parc national de Taï. Publiés le 9 mai dans la revue Science Advances, leurs travaux reposent sur l’analyse de plus de 4 300 vocalisations enregistrées entre 2019 et 2020.
Les chercheurs ont identifié 16 « bigrammes » distincts, c’est-à-dire des séquences de deux sons, tels qu’un grondement suivi d’un aboiement, ou un « hou » haleté suivi d’un cri perçant. Grâce à des analyses statistiques couplant ces sons aux comportements observés, l’équipe a pu décrypter une partie de leur sémantique, mettant en lumière une forme d’intelligence animale particulièrement développée.
L’importance de l’ordre et du contexte
Le constat est frappant : les chimpanzés n’assemblent pas leurs cris au hasard ou selon une méthode unique. Ils utilisent au moins quatre stratégies différentes pour moduler l’information, une flexibilité cognitive qui pourrait représenter un stade intermédiaire dans l’évolution vers le langage complexe.
L’une des découvertes majeures concerne l’importance de l’ordre des sons. Inverser la position de deux cris change radicalement le contexte de leur émission :
- Un « hou + grondement » est principalement associé aux contextes d’alimentation ou de repos.
- À l’inverse, un « grondement + hou » est émis majoritairement lors des déplacements ou lorsque deux groupes de chimpanzés se rejoignent.
Dans d’autres cas, l’ajout d’un son fonctionne presque comme un suffixe ou un préfixe grammatical, modifiant la portée du cri initial. Par exemple, le bigramme « hou + halètement » possède une signification très précise : il semble signaler l’action de faire un nid dans un arbre pour échapper aux prédateurs, se distinguant ainsi du simple repos au sol.
Au-delà de l’alerte immédiate
Les travaux antérieurs sur les origines évolutives du langage chez les animaux non humains montraient généralement des capacités combinatoires limitées. La plupart des espèces étudiées n’utilisent qu’une seule stratégie d’assemblage, souvent restreinte à des situations de danger immédiat, comme la détection d’un prédateur. Dans ces cas critiques, le signal doit être univoque et spécifique.
Or, l’étude du CNRS montre que les chimpanzés déploient ces combinaisons dans une vaste diversité de situations quotidiennes. Selon Cédric Girard-Buttoz, ces assemblages permettent potentiellement de communiquer sur plusieurs choses simultanément, « exactement comme nous le faisons dans une phrase ». Cette richesse communicative suggère que les bases cognitives nécessaires à notre propre langage étaient probablement déjà présentes chez l’ancêtre commun que nous partageons avec ces grands singes, éclairant d’un jour nouveau l’évolution humaine.
Bonobos et chimpanzés : des cousins éloquents
Cette étude fait écho à des travaux similaires publiés en avril dans Science par Simon Townsend, anthropologue évolutionnaire à l’Université de Zurich. Son équipe a analysé la communication chez les bonobos (Pan paniscus), les plus proches parents des chimpanzés. Les bonobos combinent également leurs appels, l’un modifiant le sens de l’autre.
Cependant, selon Simon Townsend, qui n’a pas participé à l’étude du parc de Taï, ce que font les chimpanzés semble encore plus complexe, mobilisant un éventail plus large d’outils linguistiques. Cédric Girard-Buttoz nuance toutefois cette comparaison, notant que la recherche sur la communication vocale des chimpanzés est historiquement plus fournie que celle sur les bonobos, ce qui offre davantage de données pour interpréter leurs sons. « Je ne serais pas surpris que les bonobos possèdent les mêmes systèmes », précise le chercheur français.
Vers une structure de phrase ?
Si ces primates possèdent les fondations du langage, l’explosion combinatoire qui caractérise la parole humaine reste unique. Chez l’homme, ces mécanismes se sont démultipliés pour permettre une infinité de sens. Pour mieux comprendre cette transition au sein de la grande famille de la vie et de l’évolution, les chercheurs tentent désormais de déterminer si les chimpanzés organisent leurs appels selon une structure quasi-grammaticale, par exemple avec un sujet suivi d’un verbe.
L’équipe de Girard-Buttoz s’intéresse également à la longueur des séquences : les chimpanzés intègrent-ils ces bigrammes dans des structures plus longues, de trois ou quatre sons ? Si tel est le cas, la frontière entre le « cri » animal et le « langage » pourrait s’avérer encore plus ténue qu’on ne le pensait.









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