
Loin de l’image de géants engloutissant indistinctement toute la végétation à leur portée, certains dinosaures herbivores faisaient preuve d’une sélectivité alimentaire surprenante. Dans les paysages du Jurassique supérieur, il ne suffisait pas d’être grand pour dicter son menu : la texture et la valeur nutritionnelle des plantes jouaient un rôle bien plus déterminant que la taille de l’animal.
- L’analyse des isotopes de calcium dans l’émail dentaire permet de distinguer la consommation de feuilles tendres de celle de bois ou d’écorce.
- Le sauropode géant Camarasaurus consommait des végétaux plus ligneux que prévu, contrairement au Camptosaurus qui préférait les feuillages tendres.
- Cette méthode géochimique confirme comment différentes espèces cohabitaient en exploitant des niches alimentaires distinctes il y a 150 millions d’années.
Une nouvelle étude publiée le 1er octobre dans Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology révèle ces nuances diététiques grâce à une méthode géochimique de pointe appliquée à des fossiles de la célèbre formation de Morrison, dans l’Utah.
La signature chimique de l’émail dentaire
Pour comprendre ce que ces animaux mangeaient réellement il y a 150 millions d’années, les paléontologues ne peuvent se fier uniquement à la forme des dents ou à la hauteur du cou. L’équipe dirigée par Liam Norris, paléontologue au Texas Science & Natural History Museum, s’est tournée vers une archive plus subtile : les isotopes de calcium préservés dans l’émail fossilisé.
Le principe repose sur une comparaison avec les herbivores modernes. La composition isotopique du calcium varie selon les parties de la plante consommée. En analysant ces ratios chimiques, les chercheurs ont pu déterminer si un dinosaure se nourrissait principalement de tissus tendres, comme des feuilles et des bourgeons, ou de matières plus riches en fibres et en minéraux, comme le bois ou l’écorce.
Paul Barrett, expert au Musée d’Histoire Naturelle de Londres, souligne l’intérêt de cette approche pour résoudre des énigmes diététiques que la morphologie seule laisse ambiguës. Selon lui, c’est une méthode précieuse pour affiner notre compréhension des écosystèmes disparus, un sujet central pour appréhender la complexité de la vie et de l’évolution sur le long terme.
Menu surprenant pour les géants du Jurassique
Les résultats de l’étude bousculent certaines idées reçues sur l’alimentation des sauropodes. Le Camarasaurus, un géant au long cou ayant vécu entre 164 et 145 millions d’années, était traditionnellement imaginé comme un brouteur de cimes, sélectionnant le feuillage en hauteur. Or, l’analyse isotopique indique qu’il consommait une quantité inattendue de plantes ligneuses et de brindilles.
À l’inverse, le Camptosaurus, un herbivore à bec plus modeste, montrait une préférence marquée pour les parties végétales plus tendres. Liam Norris explique que le facteur déterminant semble être la partie de la plante consommée — feuilles contre écorce — plutôt que la hauteur à laquelle l’animal pouvait se nourrir. Cette différenciation suggère un partage efficace des ressources, permettant à plusieurs espèces d’herbivores massifs de coexister sur un même territoire sans entrer en compétition directe.
Carnivores : du poisson au menu
L’étude ne s’est pas limitée aux herbivores. Les chercheurs ont également examiné les dents de prédateurs pour cartographier la chaîne alimentaire du site. Les résultats confirment des régimes très spécialisés :
- Eutretauranosuchus : Ce reptile semblable à un crocodile se nourrissait principalement de poissons, occupant une niche aquatique distincte.
- Allosaurus : Ce théropode redoutable consommait la chair d’autres dinosaures. Cependant, contrairement au Tyrannosaurus rex qui apparaîtra bien plus tard au Crétacé, l’Allosaurus ne broyait pas systématiquement les os de ses proies, comme l’indiquent les signatures isotopiques.
Cette spécialisation alimentaire rappelle que les comportements de prédation ont évolué de manière complexe, un aspect souvent étudié pour comprendre les dynamiques précédant la sixième extinction et la disparition des espèces non-aviennes.
Une fenêtre sur la Formation de Morrison
Les échantillons proviennent de la carrière Carnegie, au sein du Dinosaur National Monument dans l’Utah. Ce site exceptionnel, découvert dans les années 1870, est une véritable mine d’or pour les fossiles du Jurassique supérieur. On pense que la zone était autrefois le lit d’une rivière ou un bras mort où les carcasses de dinosaures s’accumulaient.
Bien que des études précédentes aient déjà exploré les isotopes de calcium dans la vaste Formation de Morrison, Norris précise que ces travaux sont les premiers à se concentrer spécifiquement sur les dents extraites de la carrière Carnegie. Certains échantillons ont été prélevés directement sur la paroi de la carrière par l’équipe actuelle, complétant ceux déjà classifiés par des recherches antérieures.
Validation d’une méthode pour les temps profonds
Michael Benton, paléontologue à l’Université de Bristol, qualifie cette méthode d’innovante et techniquement exigeante. Si l’analyse des isotopes de calcium est bien établie pour des périodes plus récentes, son application réussie sur des fossiles vieux de 150 millions d’années démontre la robustesse de ces signatures chimiques face à l’épreuve du temps.
Cette validation ouvre la voie à de nouvelles recherches sur l’intelligence animale et les comportements alimentaires d’espèces éteintes, offrant une résolution bien plus fine que la simple observation des ossements.









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