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Vie et Évolution

Les sangsues peuvent-elles sauter ? Une vidéo relance le débat

C'est un débat qui divise les biologistes depuis le XIXe siècle : les sangsues terrestres peuvent-elles activement sauter ou ne font-elles que tomber ? De nouvelles vidéos tournées à Madagascar apportent des preuves troublantes d'une véritable propulsion musculaire.

Les sangsues peuvent-elles sauter ? Une vidéo relance le débat
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France, Madagascar, États-Unis

Pour beaucoup, l’image relève du cauchemar pur et simple : une sangsue qui ne se contente pas de ramper, mais qui se propulse dans les airs pour atteindre sa proie. Pendant des siècles, cette idée a oscillé entre récit de voyageur et impossibilité biologique. Une découverte fortuite dans une forêt tropicale de Madagascar pourrait bien faire pencher la balance en faveur de l’acrobatie.

  • Des vidéos capturées accidentellement à Madagascar suggèrent que certaines sangsues terrestres sont capables de sauter activement.
  • Cette observation remet en question un consensus scientifique établi depuis la fin du XIXe siècle, qui attribuait ces mouvements à de simples chutes.
  • Le mécanisme observé implique une flexion du corps vers l’arrière suivie d’une propulsion musculaire, distincte d’un déséquilibre passif.

La question semble anodine, presque triviale, et pourtant elle divise les spécialistes depuis plus d’un siècle. C’est grâce à l’œil attentif de Mai Fahmy, biologiste de la conservation affiliée au Muséum américain d’histoire naturelle (AMNH) et à l’Université Fordham, que le débat a été relancé. Lors de travaux de terrain, elle a filmé à deux reprises des sangsues du genre Chtonobdella effectuant ce qui s’apparente indéniablement à un saut.

Une controverse vieille de plusieurs siècles

L’histoire de la locomotion des sangsues est plus riche qu’il n’y paraît. Dès le XIVe siècle, le célèbre voyageur Ibn Battuta rapportait l’existence d’une « sangsue volante » en Asie du Sud-Est, capable de bondir depuis les arbres sur les passants. Cependant, la rigueur scientifique du XIXe siècle a largement balayé ces observations.

En 1886, des naturalistes sceptiques affirmaient que ce que les témoins prenaient pour du vol ou des sauts n’était en réalité qu’une chute, une confusion entre « tomber » et « voler ». Cette interprétation est restée la norme, faute de preuves visuelles concrètes permettant d’analyser la biomécanique de l’animal. Pour comprendre comment ces organismes s’inscrivent dans leur environnement, il est utile de se référer aux bases présentées dans notre guide sur l’évolution et les écosystèmes.

L’apport décisif de la vidéo numérique

La première observation déterminante a eu lieu en 2017. De retour à New York, Mai Fahmy pensait simplement avoir capturé une vidéo amusante d’une petite sangsue brune commune. C’est en montrant les images à Michael Tessler, spécialiste des sangsues à l’AMNH, qu’elle a réalisé l’ampleur de sa découverte. Selon Tessler, la capacité de saut est « l’un des deux ou trois faits les plus contentieux » concernant ces animaux.

Ces images, complétées par une seconde vidéo tournée en 2023, ont fait l’objet d’une publication le 20 juin dans la revue Biotropica. Elles documentent le comportement de Chtonobdella, une sangsue terrestre modeste qui arpente le sol et la végétation basse de la forêt tropicale malgache, loin de la célèbre « sangsue tigre » (Haemadipsa picta) d’Asie du Sud-Est, souvent citée comme candidate potentielle au saut.

Animation montrant une sangsue se propulsant depuis une feuille
Lorsqu’elle a filmé cette scène en 2017, Mai Fahmy pensait capturer un comportement banal. L’analyse suggère pourtant un saut véritable : la sangsue se recroqueville avant de se propulser hors de la feuille. (Crédit : Mai Fahmy)

Définir le saut : propulsion ou chute contrôlée ?

L’un des obstacles majeurs à la résolution de ce débat réside dans la définition même du saut. Comme l’explique Michael Tessler, également professeur au Medgar Evers College, la distinction repose sur la notion de « propulsion active ». Pour les chercheurs, un saut doit être un mouvement intentionnel propulsé musculairement vers l’extérieur ou vers le haut.

L’analyse vidéo montre que la sangsue ne se contente pas de se laisser tomber. Avant de quitter la feuille, elle adopte une posture spécifique : elle se redresse et se recroqueville (coils), évoquant le mouvement d’un serpent ou d’un cobra prêt à frapper, avant de se lancer. Cette préparation suggère une accumulation d’énergie élastique ou musculaire, caractéristique d’un comportement moteur complexe, un sujet d’étude fascinant en intelligence et comportement animal.

Une communauté scientifique encore partagée

Si les auteurs de l’étude sont convaincus, la communauté scientifique reste prudente, illustrant la rigueur nécessaire en biologie comportementale. Chris Darling, conservateur principal des insectes au Musée royal de l’Ontario, qualifie le mouvement observé de « saut clair ». Il a lui-même décrit des mécanismes de saut inédits chez des larves de mouches et reconnaît ici une dynamique similaire.

À l’inverse, Sheila Patek, dont le laboratoire à l’Université Duke est spécialisé dans la biomécanique évolutive, reste sceptique. Face aux images, elle avoue ne pas pouvoir trancher avec certitude entre une chute, une descente aérienne contrôlée ou un lancement dirigé. « Hmmm !!! », résume-t-elle, soulignant l’ambiguïté persistante malgré les nouvelles preuves.

Au-delà de l’acrobatie : l’intérêt pour la biodiversité

Les sangsues, qui partagent la même classe biologique que les vers de terre, sont souvent mal aimées. Pourtant, elles jouent un rôle écologique clé. Sur les quelque 800 espèces répertoriées, beaucoup sont aquatiques, mais le débat sur le saut concerne spécifiquement les espèces terrestres.

Au-delà de leur mode de déplacement, ces organismes intéressent les chercheurs pour leur capacité à stocker l’ADN de leurs hôtes. Mai Fahmy s’intéresse particulièrement à l’analyse du sang ingéré par les sangsues pour détecter une biodiversitéBiodiversité La biodiversité désigne l'intégralité du tissu vivant de notre planète, englobant la diversité génétique au sein des populations, la variété des espèces animales, végétales et microbiennes, ainsi que la multiplicité… difficile à observer, comme certaines espèces de lémuriens. Cette technique est précieuse dans un contexte mondial où la surveillance des espèces menacées et de l’extinction devient une priorité absolue.

Si la vidéo de 2017 ne clôt pas définitivement le débat séculaire, elle permet au moins de faire passer la discussion des carnets de voyage poussiéreux à l’analyse biomécanique moderne. La question reste en suspens, littéralement, mais la preuve visuelle force désormais les biologistes à reconsidérer les capacités athlétiques de ces invertébrés.

sangsues

LaraRédaction ScienceActu

Lara contribue à ScienceActu sur l’intelligence artificielle, l’espace et l’actualité scientifique. Ses articles s’appuient sur les sources indiquées dans chaque publication. Ce profil ne revendique pas de qualification médicale.

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