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Vie et Évolution

Squamellaria : l’architecture végétale pacifie les fourmis

Dans la canopée des Fidji, les plantes du genre Squamellaria ont évolué pour devenir de véritables architectes de la paix. En construisant des compartiments murés séparés, elles permettent à des colonies de fourmis ennemies de cohabiter sans s'entretuer, profitant en retour de nutriments vitaux.

Squamellaria : l'architecture végétale pacifie les fourmis
Squamellaria : l'architecture végétale pacifie les fourmis
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Sources

  • science-perron.fr
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Fidji

Dans la canopée des forêts tropicales des Fidji, des tubercules épineux oscillent au gré du vent, accrochés aux branches des arbres. À première vue, ces structures végétales ressemblent à d’étranges fruits déformés. En réalité, il s’agit de véritables complexes résidentiels de haute technologie conçus par la nature pour gérer des locataires particulièrement turbulents.

  • Les plantes du genre Squamellaria développent une architecture interne compartimentée pour héberger plusieurs colonies de fourmis rivales sans conflit.
  • Des analyses tomographiques révèlent que l’absence de connexions physiques entre les chambres agit comme un mécanisme de maintien de la paix.
  • Cette symbioseSymbiose Symbiose désigne une association biologique durable et étroite entre deux organismes d'espèces différentes, appelés symbiotes, qui vivent ensemble pour tirer un bénéfice réciproque ou unilatéral de cette interaction. Les mécanismes… permet à la plante d’obtenir des nutriments essentiels via les déchets des fourmis, tandis que les insectes bénéficient d’un abri sécurisé.

Ces plantes, appartenant au genre Squamellaria (de la même famille que le café et la quinquina), sont des épiphytes myrmécophiles. Elles poussent sur d’autres arbres et développent une structure renflée, le domatie, pouvant atteindre la taille d’un ballon de basket. Si l’un de leurs noms traditionnels fidjiens se traduit littéralement par « testicule de l’arbre », c’est leur ingénierie intérieure qui fascine aujourd’hui les biologistes. Elles parviennent à faire cohabiter, au sein d’une même structure, plusieurs espèces de fourmis agressives qui, en temps normal, s’entre-tueraient instantanément.

Une architecture de la paix

Le défi évolutif est de taille. Selon Guillaume Chomicki, biologiste de l’évolution à l’Université de Durham (Royaume-Uni), jusqu’à cinq colonies de fourmis génétiquement distinctes peuvent résider dans le même tubercule. La théorie de l’évolution prédirait normalement qu’une seule colonie finisse par dominer et éliminer les autres. Pourtant, une coexistence pacifique perdure.

Une plante ronde et épineuse poussant haut dans les arbres aux Fidji ressemble à un kiwi géant avec quelques branches. Les chambres intérieures invisibles hébergent des colonies de fourmis.
Ces masses verdâtres et épineuses suspendues dans les arbres aux Fidji sont des plantes Squamellaria, créant des unités d’habitation naturelles pour de multiples colonies de fourmis souvent agressives. Crédit : Awkwafaba/Wikimedia Commons

Pour comprendre ce phénomène, les chercheurs ont utilisé la tomodensitométrie (scanners CT) et la dissection. Les résultats, publiés dans la revue Science le 10 juillet, dévoilent que l’architecture de la plante impose la paix. Les galeries internes forment des suites sinueuses et distinctes qui ne communiquent jamais entre elles. Chaque colonie dispose de son entrée privée, mais aucune « porte intérieure » ne permet aux voisins de se croiser.

C’est cette barrière physique stricte qui prévient la guerre totale. Pour preuve, l’équipe a mené une expérience radicale sur l’espèce Squamellaria tenuiflora : en incisant le tubercule pour briser les parois séparant une colonie de fourmis jaunes d’une colonie de fourmis noires, le chaos s’installe immédiatement.

« À la minute où vous brisez ces murs de compartimentation, vous avez un conflit mortel », explique Guillaume Chomicki. En moins d’une demi-heure, les colonies entières sont anéanties. L’intégrité structurelle de la plante est donc le seul garant de la survie de ses occupants.

Un mutualisme nutritionnel sophistiqué

Si les fourmis trouvent dans le Squamellaria un abri fortifié, la plante ne fournit pas ce service gratuitement. Contrairement aux symbioses où les fourmis cultivent des champignons pour se nourrir — un comportement étudié depuis les années 1870 — ici, la dynamique est différente. La plante offre le logis, et les fourmis paient en nutriments.

Les chercheurs ont observé que les tissus de la plante absorbent les nutriments issus des déjections des fourmis et des détritus accumulés dans les tunnels (restes de repas, matière végétale). Pour confirmer ce transfert, Chomicki a nourri les insectes avec de l’azote et du phosphore marqués isotopiquement. Les traces de ces éléments ont ensuite été retrouvées dans les parois végétales, prouvant que la plante se « nourrit » littéralement des déchets de ses locataires.

Une visualisation 3D révèle comment la plante crée des chambres séparées à l'intérieur pour différentes colonies de fourmis. Chaque chambre est montrée dans une couleur différente (bleu, rouge et jaune).
Une visualisation 3D révèle les trois cavités distinctes (rouge, jaune et bleu) où trois colonies de fourmis se sont installées dans des suites privées adjacentes à l’intérieur du tubercule aérien d’une plante Squamellaria tenuiflora. Crédit : G. Chomicki et S. Renner

Défense chimique et évolution

Pourquoi les fourmis ne creusent-elles pas simplement à travers les murs pour agrandir leur territoire ? Il semble que la plante ait prévu cette éventualité. Les scientifiques soupçonnent le Squamellaria de doper ses parois internes avec des substances dissuasives, possiblement du carbonate de calcium, rendant le grignotage désagréable ou impossible. Aucun signe ne montre que les fourmis tentent de consommer la plante elle-même.

D’un point de vue évolutif, cette relation a continué de se transformer. Dans certaines lignées plus récentes de Squamellaria, le tubercule n’accueille plus qu’une seule espèce de fourmi. Sans conflit interne à gérer, la plante cesse de produire des murs de séparation complexes, offrant une cavité unique partagée.

Ces fourmis spécialisées apportent alors un service supplémentaire : elles agissent comme des jardiniers, plantant les graines de leur plante hôte dans les fissures de l’écorce des arbres voisins et montant la garde autour des jeunes pousses. Ce comportement rappelle certaines formes d’intelligence animale et de cognition collective observées chez les insectes sociaux.

Qui domestique qui ?

Cette interaction complexe soulève une question philosophique sur la nature de la domestication. Ted R. Schultz, entomologiste au Musée national d’histoire naturelle de Washington, qui a étudié l’histoire profonde de l’agriculture chez les fourmis, note l’ambiguïté de ces relations.

Dans le cas des Squamellaria compartimentés, la plante semble manipuler le comportement spatial des fourmis, suggérant une forme de domestication de l’insecte par le végétal. Cependant, les adaptations génétiques majeures — la création de ces compartiments — se produisent chez la plante, ce qui pourrait indiquer qu’elle est, à son tour, façonnée par les besoins des fourmis.

Cette coévolution illustre la complexité du vivant, où les frontières entre manipulateur et manipulé s’effacent au profit de la survie mutuelle. Comprendre ces mécanismes est crucial à l’heure où la sixième extinction menace de nombreuses espèces dont les interactions sont encore mal connues.

Squamellaria
Source: https://www.sciencenews.org/article/plant-warring-ants-apart-mutualism

LaraRédaction ScienceActu

Lara contribue à ScienceActu sur l’intelligence artificielle, l’espace et l’actualité scientifique. Ses articles s’appuient sur les sources indiquées dans chaque publication. Ce profil ne revendique pas de qualification médicale.

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