L’omniprésence des applications de paris sportifs et des casinos virtuels a radicalement transformé le rapport de la société au jeu. Pourtant, il y a une cinquantaine d’années, l’addiction aux jeux d’argent n’était perçue par le corps médical que comme une simple faiblesse morale. C’est grâce à l’obstination d’un clinicien, le psychiatre américain Robert Custer, que cette perception a basculé, jetant les bases des diagnostics et des traitements contemporains.
- Dès 1972, Robert Custer a créé le premier programme clinique considérant le jeu compulsif non pas comme un défaut moral, mais comme une pathologie psychiatrique traitable.
- Ses observations ont été déterminantes pour intégrer cette pathologie dans le manuel diagnostique (DSM), initiant la transition du concept de trouble de l’impulsion vers celui de véritable addiction.
- Malgré l’explosion des paris en ligne (22 % d’utilisateurs adultes américains en 2024), la recherche scientifique et médicale sur ce trouble souffre toujours d’un grave sous-financement.
De la faille morale à la pathologie psychiatrique
Jusqu’à l’essor de la psychanalyse au début du XXe siècle, l’intérêt scientifique pour le comportement des joueurs restait marginal. Dans les années 1920, Sigmund Freud avait théorisé que le jeu compulsif pouvait agir comme un substitut à la masturbation — une hypothèse que Robert Custer allait plus tard formellement rejeter. Né en 1927 en Pennsylvanie, Custer a achevé sa formation de psychiatre à la fin des années 1960. Alors qu’il traitait des vétérans souffrant de troubles liés à l’usage d’alcool à l’hôpital de la Veterans Administration (VA) de Brecksville (Ohio), il a commencé à s’intéresser de près au trouble du jeu et à collaborer avec l’organisation de soutien mutuel Gamblers Anonymous (GA).
En 1972, il inaugure le tout premier programme d’hospitalisation de 30 jours exclusivement dédié à l’addiction au jeu. Réservé aux anciens combattants, ce dispositif novateur associait psychothérapie de groupe, conseil individuel et réunions de soutien. Comprendre comment la psychiatrie a progressivement intégré ces approches nécessite de se pencher sur l’histoire médicale, une thématique au cœur de notre guide de la santé et de la médecine sur l’actualité scientifique.
Bien qu’il n’ait pas mené d’essais cliniques contrôlés par placebo, Custer a posé les jalons de la collecte de données cliniques robustes. En suivant le parcours des vétérans à leur sortie, une étude publiée en 1984 par ses collègues a révélé que 55 % d’entre eux rapportaient une abstinence totale un an après avoir suivi le programme. Avec l’aide de son épouse Lillian, le psychiatre a également identifié des schémas récurrents chez ses patients : enfance difficile, initiation au jeu dès l’adolescence, esprit très compétitif, et apparition tardive de pensées suicidaires lorsque les dettes devenaient insurmontables.

L’empreinte sur le diagnostic moderne
L’une des contributions majeures de Custer réside dans son influence sur le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM) de l’Association américaine de psychiatrie. En 1980, le DSM-III intègre pour la première fois le « jeu pathologique ». Cependant, les coulisses de cette intégration sont nuancées, comme l’explique le Dr Richard J. Rosenthal, chercheur à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA).
Initialement, le comité de rédaction souhaitait classer ce trouble parmi les simples problèmes de contrôle des impulsions, au même titre que la pyromanie ou la cleptomanie, caractérisés par un cycle de tension et de soulagement. Custer a fermement plaidé pour le modèle de l’addiction. Il a démontré que la maladie suivait une évolution progressive : à l’image d’une boule de neige qui grossit en dévalant une pente, de petits paris innocents se transforment inévitablement en un gouffre financier aux conséquences sociales destructrices. Le comité a ainsi fini par intégrer ces conséquences matérielles et familiales dans les critères de diagnostic.
Les défis d’un paysage numérique en pleine mutation
Aujourd’hui, les cliniciens comme Chris Anderson — un ancien patient de Custer devenu thérapeute à Austin (Texas) — constatent que la nature du jeu a drastiquement évolué. En 1987, Anderson avait trouvé auprès de Custer le premier médecin capable de nommer sa souffrance, à une époque où le jeu excessif ruinait des vies via des options d’achat d’actions à haut risque ou dans les casinos physiques.

Désormais, le danger se trouve directement dans les poches des utilisateurs. Selon une enquête menée en 2024 par le National Council on Problem Gambling (NCPG) et Ipsos, la proportion d’adultes américains déclarant avoir joué en ligne au cours de l’année écoulée est passée de 15 % en 2018 à 22 % en 2024. Rosenthal qualifie cette notion de « casino de poche » de bouleversement vertigineux, très éloigné du contexte clinique des années 1970.
Ce qu’il reste à accomplir : les angles morts de la recherche
Tout comme la médecine explore aujourd’hui des frontières inattendues – qu’il s’agisse de l’impact du microbiome intestinal sur notre santé globale ou des dernières avancées dans la recherche sur la maladie d’Alzheimer –, les années 1970 constituaient une période de défrichage empirique pour les addictions comportementales. Toutefois, Heather Wardle, chercheuse en sciences sociales à l’Université de Glasgow et co-autrice d’un rapport de la commission du Lancet Public Health en 2024, souligne les limites de cet héritage. Les premiers travaux de Custer se basaient majoritairement sur des hommes blancs s’étant présentés volontairement aux urgences. Ce biais historique se répercute parfois sur les outils de dépistage actuels, qui peinent à capturer la façon dont le trouble se manifeste chez les femmes ou d’autres minorités.
Paradoxalement, la reconnaissance institutionnelle piétine. La recherche scientifique reste sous-financée, souvent tributaire de l’industrie du jeu elle-même, ce qui freine l’innovation. À ce jour, aucun médicament n’est spécifiquement approuvé par la Food and Drug Administration (FDA) américaine pour cette pathologie. Par ailleurs, la loi américaine sur les personnes handicapées (ADA) exclut toujours explicitement le trouble du jeu de ses protections, contrairement aux addictions aux substances.
Malgré ces incertitudes quant aux effets à long terme des nouvelles technologies de pari en temps réel, les principes fondateurs de Robert Custer restent d’actualité. Comme le rappelle Cait Huble, directrice de la communication du NCPG : pour espérer résoudre ce problème de santé publique, la première étape indispensable demeure l’écoute active, dénuée de tout jugement moral.


