Longtemps figés dans la pierre et le bronze, les mots de l’Empire romain n’ont pourtant pas fini de livrer leurs secrets. Alors que les historiens décortiquent depuis des siècles les moindres fragments laissés par les élites antiques, l’irruption des nouvelles méthodes algorithmiques bouleverse aujourd’hui la lecture des textes classiques. L’IA Aeneas, un nouvel outil analytique de pointe, vient ainsi d’offrir une relecture inédite d’une des pièces maîtresses de la propagande impériale, dévoilant des nuances politiques restées invisibles pendant deux millénaires.
- L’IA Aeneas modélise l’incertitude historique en croisant des milliers d’inscriptions, offrant une aide inédite pour dater les textes antiques.
- L’analyse de la Res Gestae Divi Augusti dévoile des parallèles méconnus entre la rhétorique impériale et les registres juridiques romains.
- Cette approche accélère le travail de déchiffrement des fragments, libérant du temps pour les spécialistes de l’épigraphie latine.
Ces résultats, publiés le 23 juillet dans la revue Nature, illustrent de quelle manière l’informatique peut éclairer les zones d’ombre de l’histoire humaine. L’outil ne remplace nullement l’expert, mais agit comme un révélateur capable de repérer des structures linguistiques profondément enfouies.
Aeneas : une IA spécialisée dans le décryptage du latin
Baptisée en l’honneur du héros troyen Énée, ancêtre mythique des Romains, l’IA Aeneas représente une avancée majeure pour les humanités numériques. Conçu par Yannis Assael, chercheur en informatique chez Google DeepMind à Londres, et ses collaborateurs, ce système s’inscrit dans la continuité directe d’un précédent algorithme nommé Ithaca. Si ce dernier excellait dans la restauration et la classification d’inscriptions en grec ancien, Aeneas transpose désormais cette prouesse analytique à la langue latine.
Le fonctionnement d’Aeneas s’appuie sur une architecture logicielle sophistiquée qui emploie des réseaux de neurones génératifs pour sonder une base de données unique d’inscriptions. En évaluant conjointement les aspects textuels et visuels des fragments lapidaires, la machine déduit les mots manquants. L’adoption de cette technologie illustre parfaitement comment l’intelligence artificielle appliquée à la science transforme l’appréhension de données autrefois jugées trop incomplètes pour être traitées de manière statistique.
Une approche hybride : Selon Yannis Assael, ce système dépasse le stade de la simple expérimentation réussie. Il introduit une nouvelle méthode rigoureuse pour quantifier et modéliser mathématiquement l’incertitude historique.
Les révélations politiques de la Res Gestae Divi Augusti

L’une des premières applications majeures de l’algorithme a ciblé la célèbre Res Gestae Divi Augusti (que l’on traduit par « Les Hauts Faits du divin Auguste »). Autrefois gravé sur deux piliers de bronze à Rome, ce texte aux allures d’autobiographie officielle a été copié à travers toutes les provinces de l’Empire romain. Bien que ce monument littéraire soit minutieusement étudié par les clercs et les chercheurs depuis la Renaissance, la machine y a décelé des structures insoupçonnées.
En comparant systématiquement cette longue inscription à d’autres corpus de textes latins, le réseau neuronal a démontré que le discours impérial dissimule de subtils parallèles avec les documents juridiques romains de l’époque. Cette empreinte légale servait un discours politique impérial visant à maintenir et légitimer le pouvoir souverain — un artifice idéologique qui avait jusqu’alors échappé aux historiens humains.
Thea Sommerschield, historienne à l’Université de Nottingham en Angleterre et coautrice de l’étude, rappelle que ces inscriptions gravées font partie des formes d’écriture les plus anciennes. Elles demeurent essentielles, car elles constituent des témoignages de première main sur la société, la langue et la pensée antiques. Plus fascinant encore, lors de l’étude de ce texte d’Auguste, la machine a identifié des similarités avec des écrits datant de 10 à 1 av. J.-C., mais aussi de 10 à 20 apr. J.-C. — une période charnière entourant la mort de l’empereur Auguste en l’an 14.
Cette projection algorithmique sur deux plages de dates distinctes n’est pas une erreur de la machine. Au contraire, elle reflète fidèlement les divisions existant parmi les experts humains quant à la date de composition exacte du texte. Pour Thea Sommerschield, la façon dont l’outil est parvenu à modéliser ce débat académique de longue date constitue un résultat scientifiquement enthousiasmant.
Une nouvelle ère pour l’archéologie et l’épigraphie
L’introduction d’un tel dispositif ouvre de vastes perspectives méthodologiques. Les conclusions de l’étude indiquent en effet que les épigraphistes — les historiens spécialisés dans l’étude des inscriptions — font preuve d’une précision et d’une rapidité significativement accrues lorsqu’ils collaborent avec le système Aeneas pour des tâches critiques, telles que l’attribution géographique ou l’estimation de l’âge d’un vestige archéologique.
Les experts insistent sur le fait que l’IA ne supplante pas l’analyse humaine. Elle constitue un assistant puissant pour orienter l’interprétation et restaurer virtuellement les fragments les plus dégradés.
Jackie Baines et Edward Ross, tous deux historiens spécialisés dans l’Antiquité classique à l’Université de Reading au Royaume-Uni, saluent ce projet impressionnant. Ils soulignent l’importance capitale de maintenir l’intervention de l’humain dans le calibrage et l’utilisation de ces outils algorithmiques.
L’épigraphie latine est une discipline intrinsèquement fastidieuse, exigeant de croiser d’innombrables références morcelées. En automatisant l’identification de ces corrélations textuelles, l’IA Aeneas libère les chercheurs d’une charge de travail considérable. Comme l’indiquent les spécialistes, cette délégation technologique permet in fine aux historiens de se recentrer sur l’essentiel : consacrer davantage de temps à tisser des liens complexes à travers l’ensemble du monde antique et de ses cultures.


