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Océans

Deepwater Horizon : 5 ans après, les cicatrices invisibles

Cinq ans après l'explosion de la plateforme Deepwater Horizon, l'écosystème du golfe du Mexique porte encore les stigmates du désastre. Alors que des millions de barils de pétrole manquent à l'appel, les scientifiques découvrent des impacts écologiques inattendus, des marais de Louisiane jusqu'aux abysses océaniques.

Deepwater Horizon : 5 ans après, les cicatrices invisibles
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Dans les marais humides de la baie de Barataria, en Louisiane, le silence est trompeur. Des grillons, confinés dans des cages orange flottant sur les zones humides côtières, jouent le rôle de sentinelles, similaires aux canaris des mines de charbon d’autrefois. Ces insectes avertissent les chercheurs d’un danger invisible : des vapeurs toxiques émanant d’un pétrole que l’on croyait disparu. Un jour, la zone semble verdoyante et saine ; le lendemain, elle est saturée d’une substance visqueuse et nocive.

Ce phénomène est un vestige persistant de la plus grande catastrophe pétrolière marine d’Amérique du Nord : l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon en 2010. Cinq ans après le désastre, alors que les nappes de surface ont disparu, l’écosystème raconte une histoire bien plus complexe et inquiétante que le simple nettoyage des côtes.

  • Cinq ans après l’explosion, 75 % du pétrole déversé manque toujours à l’appel ou reste difficilement localisable.
  • Des insectes et animaux marins continuent de subir les effets toxiques des résidus pétroliers et des dispersants chimiques.
  • Une partie du pétrole s’est déposée sur les fonds marins, formant des amas mouvants qui menacent de recontaiminer la chaîne alimentaire.

Le mystère des vapeurs toxiques

L’idée que le pétrole puisse encore remonter à la surface et libérer des gaz mortels des années après l’accident semblait initialement improbable aux yeux de la communauté scientifique. Les connaissances conventionnelles suggéraient que les composés volatils s’évaporaient presque immédiatement. Pourtant, les grillons de Louisiane meurent, contredisant les modèles théoriques.

Pétrole échoué sur la côte de la baie de Barataria dans le sud-est de la Louisiane
Lors de la marée noire de Deepwater Horizon, du pétrole brut a souillé les marais de la baie de Barataria. Charlie Riedel/Associated Press

« C’est un immense mystère », confie Linda Hooper-Bùi, scientifique environnementale à l’Université d’État de Louisiane. Son équipe tente d’identifier le composé ou l’ensemble de composés responsables de l’hécatombe chez les insectes. L’inquiétude dépasse l’entomologie : si ces émanations tuent des grillons, quels sont les risques pour les populations humaines vivant à proximité des marais ? Linda Hooper-Bùi rapporte que les niveaux de produits chimiques pétroliers dans les zones humides côtières étaient 33 fois plus élevés en 2013 qu’en mai 2010, une persistance qui défie les prévisions.

Une comptabilité pétrolière impossible

L’explosion du 20 avril 2010 a tué 11 travailleurs et déclenché une éruption d’hydrocarbures qui a duré 87 jours. Le puits Macondo, situé à 1 500 mètres de profondeur, a recraché environ 5 millions de barils de pétrole. Aujourd’hui, malgré les 1,3 milliard de dollars investis par BP dans la recherche et les efforts fédéraux, une question fondamentale demeure : où est passée la majorité de ce pétrole ?

Seul un quart du volume total est clairement comptabilisé (récupéré, brûlé ou écumé). Le sort de près de 3,75 millions de barils reste flou. Ian MacDonald, océanographe à l’Université d’État de Floride, souligne qu’il faut un temps considérable pour démêler les impacts d’une marée noire, a fortiori d’une telle ampleur. Contrairement à une pollution visible comme celle traitée dans les stratégies de lutte contre la pollution plastique, le pétrole dispersé se comporte de manière insaisissable.

Infographie montrant la répartition du pétrole de Deepwater Horizon
La majorité des quelque 5 millions de barils déversés n’est pas clairement localisée. Les chercheurs ne disposent que d’estimations approximatives pour les 75 % restants.

Pour tenter de retrouver cette « matière noire » pétrolière, les chimistes comme Christopher Reddy de l’Institution océanographique de Woods Hole travaillent sur l’empreinte chimique du pétrole de Macondo. La tâche est ardue car le pétrole vieillit : exposé au soleil et aux éléments, il mute. Ce « pétrole altéré » perd certains composants par évaporation et en gagne d’autres en s’oxydant, formant ce que Reddy appelle ironiquement des « spilsphaltenes » (un mélange de déversement et d’asphaltènes).

Les fonds marins : un tapis mouvant de résidus

Une partie significative du pétrole manquant semble avoir gagné les profondeurs, un domaine habituellement étudié lors de l’exploration des abysses. Des études récentes, basées sur l’analyse des sédiments et des isotopes de carbone, estiment qu’entre 0,5 % et 14,4 % du pétrole total s’est déposé sur le fond du golfe du Mexique.

Ce dépôt ne s’est pas fait sans heurts. Samantha Joye, de l’Université de Géorgie, décrit un phénomène de « morve de mer » observé en 2010 : des amas gélatineux formés de pétrole, de phytoplancton et de mucus microbien, qui ont coulé vers le fond, créant une sorte de « blizzard sale ». Plus inquiétant encore, ces couches sédimentaires ne sont pas stables. Les courants de fond les déplacent, exposant potentiellement de nouvelles zones ou permettant au pétrole d’être remobilisé vers les côtes lors de tempêtes.

Une faune sous pression constante

L’impact sur la biodiversitéBiodiversité La biodiversité désigne l'intégralité du tissu vivant de notre planète, englobant la diversité génétique au sein des populations, la variété des espèces animales, végétales et microbiennes, ainsi que la multiplicité… dépasse la mortalité immédiate observée lors de la catastrophe. Les effets à long terme, plus subtils, commencent seulement à émerger, illustrant la fragilité des écosystèmes marins décrite dans notre guide sur la biodiversité et les menaces océaniques.

  • Tortues de Kemp : Alors que l’espèce était en voie de rétablissement, le nombre de nids a chuté drastiquement. En 2014, on comptait environ 11 000 nids, bien loin des 50 000 espérés.
  • Dauphins : Une surmortalité inhabituelle persiste. Depuis 2010, plus de 1 300 cétacés se sont échoués, avec un taux de mortalité supérieur à 90 %.
  • Cachalots : Ces géants des mers évitent désormais une zone de 4 000 kilomètres carrés autour de l’ancien puits Macondo.

Les chercheurs notent également des anomalies oculaires chez les poissons et des signes moléculaires d’exposition au pétrole chez de nombreuses espèces, du petit killi aux requins. L’absence de données de référence antérieures à 2010 complique cependant l’interprétation : il est parfois difficile de distinguer les effets de la marée noire des autres sources de pollution.

Avion larguant du dispersant sur le pétrole
Un avion Basler BT-67 libère du dispersant au-dessus du pétrole échappé du puits Macondo en mai 2010. Stephen Lehmann/U.S. Coast Guard

Préparer l’inévitable

Alors que de nouvelles plateformes forent à proximité immédiate de l’ancien site de Macondo, la communauté scientifique reste divisée sur le niveau de préparation face à une future catastrophe. Si certains, comme Eugene Turner, déplorent encore le manque de données de base historiques, d’autres estiment que les recherches intensives menées ces cinq dernières années offrent désormais un point de comparaison solide.

« Le pétrole est un composant naturel de l’écosystème du golfe du Mexique », rappelle le chimiste Edward Overton, « mais il y aura malheureusement un autre déversement tôt ou tard ». La surveillance continue de ces vestiges invisibles est donc cruciale pour comprendre la véritable résilience de l’océan.

Deepwater Horizon

LaraRédaction ScienceActu

Lara contribue à ScienceActu sur l’intelligence artificielle, l’espace et l’actualité scientifique. Ses articles s’appuient sur les sources indiquées dans chaque publication. Ce profil ne revendique pas de qualification médicale.

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