Le silence des déserts du nord de l’Arabie saoudite dissimulait un trésor biologique insoupçonné. Dans l’obscurité de réseaux caverneux, protégés de la chaleur torride par la roche, des dépouilles de l’animal le plus rapide du monde ont traversé les siècles. Ces vestiges, figés dans le temps par une aridité extrême, offrent aujourd’hui une clé inespérée pour tenter de réparer les erreurs du passé et envisager le retour du prédateur sur ses terres ancestrales.
- Des dizaines de squelettes et momies naturelles de guépards, vieux de 100 à 4 200 ans, ont été découverts dans des grottes saoudiennes.
- L’analyse ADN révèle une parenté génétique inattendue avec une sous-espèce vivant actuellement en Afrique du Nord-Ouest.
- Ces données pourraient orienter les projets de réintroduction en identifiant les populations modernes les mieux adaptées au climat arabique.
Une nécropole naturelle sous les sables
Pendant des décennies, le guépard (Acinonyx jubatus) a hanté l’imaginaire de la péninsule arabique, avant de disparaître totalement de la région dans les années 1970, victime de la chasse, du commerce illégal et de la réduction de son habitat. Si l’espèce a perdu plus de 90 % de son territoire historique en Afrique et en Asie, ses traces n’ont pas totalement disparu.
Entre 2022 et 2023, une équipe dirigée par Ahmed Al-Boug, biologiste au Centre national pour la faune sauvage de Riyad, a mené une vaste prospection dans 134 grottes souterraines du nord de l’Arabie saoudite. Le bilan de cette exploration est exceptionnel : dans cinq de ces cavités, les chercheurs ont exhumé 54 squelettes et sept momies naturelles de félins. Piégés après une chute accidentelle, ces animaux ont subi une déshydratation rapide, préservant leurs tissus de la décomposition.

Liz Kierepka, écologiste moléculaire au Musée des sciences naturelles de Caroline du Nord, souligne la rareté d’une telle découverte : « Le fait d’avoir exploré plus de cent grottes et trouvé des momies est hautement inhabituel en dehors du pergélisol », milieu habituellement propice à la conservation de la mégafaune de l’ère glaciaire.
L’ADN raconte une histoire inédite
La datation au carbone 14 a permis d’établir une chronologie large : les spécimens retrouvés sont âgés de seulement un siècle pour les plus récents, jusqu’à plus de 4 200 ans pour les plus anciens. Mais c’est l’analyse génomique, publiée le 15 janvier dans Communications Earth & Environment, qui a livré les secrets les plus cruciaux pour la compréhension de l’évolution et des écosystèmes locaux.
Les chercheurs sont parvenus à reconstituer le génomeGénome Génome désigne l'ensemble du matériel génétique d'un organisme vivant, constitué de longues molécules d'ADN (ou d'ARN pour certains virus) qui contiennent toutes les instructions biologiques nécessaires à son développement, son… complet de deux squelettes et d’une momie. Jusqu’ici, on pensait que seule la sous-espèce asiatique (A. jubatus venaticus), dont il ne reste aujourd’hui que moins de 70 individus en Iran, peuplait la péninsule. Si l’un des spécimens analysés confirme ce lien, les deux autres ont créé la surprise en montrant une proximité génétique avec les guépards du nord-ouest de l’Afrique (A. jubatus hecki).

Cette diversité génétique passée suggère que la péninsule arabique était un carrefour pour plusieurs lignées, ou du moins que la population locale partageait un héritage commun avec ces deux groupes distincts.
Vers une réintroduction ciblée ?
Ces résultats offrent une nouvelle perspective pour les programmes de conservation, alors que l’on craint une sixième extinction de masse pour de nombreuses espèces de grands prédateurs. Le Centre national pour la faune sauvage d’Arabie saoudite envisage en effet de réintroduire le guépard dans son habitat naturel. Pour maximiser les chances de survie, il est fondamental de sélectionner des animaux disposant d’adaptations génétiques adéquates aux conditions environnementales locales, souvent dictées par l’interaction entre l’environnement et les gènes.
La découverte du lien avec les guépards d’Afrique du Nord-Ouest élargit le bassin de candidats potentiels. Ces félins africains pourraient posséder les traits adaptatifs nécessaires pour prospérer dans les déserts d’Arabie, tout comme leurs ancêtres lointains.
Les sous-espèces modernes d’Iran et d’Afrique du Nord-Ouest sont elles-mêmes en danger critique d’extinction. Prélever des individus dans ces populations fragiles pour repeupler l’Arabie pourrait déstabiliser les groupes donneurs, un risque que les conservationnistes doivent peser avec soin.
Selon Liz Kierepka, bien que prometteuse, cette stratégie nécessite des analyses supplémentaires pour identifier des traits génétiques spécifiques favorisant la survie. Une approche rigoureuse, basée sur ces archives biologiques millénaires, pourrait toutefois transformer un projet de « rewilding » (réensauvagement) théorique en une réussite écologique concrète.









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