Au cœur des étendues glacées du Grand Nord, un équilibre millénaire entre les populations humaines et la faune marine est en train de se rompre. L’omble chevalier, ce poisson aux reflets rosés indissociable de la culture et de la survie des populations nordiques, se retrouve aujourd’hui en première ligne d’un bouleversement global. Pour comprendre l’ampleur de ces transformations, Marianne Falardeau, chercheuse à l’Université TÉLUQ, déploie une approche novatrice : croiser la rigueur des données biophysiques avec la profondeur séculaire des observations locales.
- L’Arctique subit un réchauffement quatre fois plus rapide que la moyenne mondiale, un phénomène connu sous le nom d’amplification climatique.
- L’intégration des savoirs autochtones permet de valider des hypothèses biologiques complexes, comme le changement de comportement alimentaire de l’omble chevalier.
- La recherche polaire fait face à des défis d’inclusion majeurs, du phénomène du « tuyau percé » académique à l’inadaptation des équipements de terrain pour les femmes.
L’Arctique face à l’amplification climatique
Le Grand Nord ne se réchauffe pas au même rythme que le reste de la planète. Les climatologues observent ce que l’on nomme l’amplification arctique, un mécanisme de rétroaction où la perte de la glace de mer réduit l’albédoAlbédo L'albédo est une grandeur physique sans dimension comprise entre 0 et 1, qui mesure la fraction du rayonnement solaire incident réfléchie par une surface vers l'espace. Fonctionnement et importance climatique… — la capacité de la surface à réfléchir les rayons solaires. En conséquence, l’océan absorbe davantage de chaleur, accélérant encore la fonte. Selon les travaux de Marianne Falardeau, ce changement climatique intense redéfinit les écosystèmes marins boréaux et polaires à une vitesse sans précédent.
Cette transformation n’est pas qu’une question de température de l’eau. Elle affecte la structure même des réseaux trophiques. La réduction de la couverture de glace modifie la disponibilité de la lumière pour le phytoplancton, base de toute la chaîne alimentaire. Pour Marianne Falardeau, l’objectif est d’étudier ces systèmes socio-écologiques non seulement pour documenter leur état actuel, mais pour anticiper leur futur et aider les communautés à s’adapter.
L’omble chevalier : un pilier de la sécurité alimentaire menacé
L’omble chevalier (Salvelinus alpinus), proche parent du saumon et de la truite, constitue la ressource aquatique la plus exploitée dans le Nord canadien. Au-delà de son importance biologique, il est le garant de la sécurité alimentaire et de la pérennité culturelle des Inuit. Cependant, la dynamique de cette espèce est aujourd’hui perturbée par les pressions climatiques multiples.

En 2022, Marianne Falardeau a coécrit une étude soulignant les pistes pour rendre les pêcheries artisanales plus résilientes. Les variations de température et de salinité influencent directement la qualité nutritionnelle des poissons. Les chercheurs ont constaté que les changements saisonniers de la glace de mer impactent le régime alimentaire de l’omble, modifiant sa teneur en nutriments essentiels. Sans une gestion adaptée, c’est tout un système de subsistance qui pourrait être fragilisé.
Fusionner science occidentale et expertises inuites
La force des travaux de Falardeau réside dans la collaboration étroite avec les communautés côtières. Pour une étude publiée en 2022, elle a combiné des données biophysiques récoltées sur l’omble chevalier avec les observations de terrain des pêcheurs inuits sur une période de 30 ans. Cette synergie a permis de documenter avec une précision inédite le décalage temporel des migrations de poissons.
L’apport des savoirs autochtones s’est avéré crucial pour interpréter des données scientifiques parfois énigmatiques. Par exemple, alors que les analyses biologiques montraient que les ombles consommaient des proies typiques du large, les chercheurs peinaient à expliquer ce comportement. Ce sont les aînés et les pêcheurs locaux qui ont fourni la clé : ils avaient observé que les poissons s’éloignaient des côtes car les eaux peu profondes près des plages se réchauffaient trop rapidement. Cette observation granulaire, issue d’une présence millénaire sur le territoire, complète les mesures scientifiques souvent limitées à des campagnes de terrain ponctuelles.
« Ma recherche ne serait pas possible sans ces connexions. Il existe des manières de comprendre les données scientifiques que nous n’aurions jamais eues sans ce travail collaboratif », explique Marianne Falardeau.
Défis et inclusion des femmes dans la recherche polaire
Au-delà des enjeux écologiques, Marianne Falardeau s’engage pour une transformation des pratiques au sein même de l’académie. Elle pointe du doigt le phénomène du « tuyau percé » (leaky pipeline) : si la parité est souvent atteinte au premier cycle universitaire, le nombre de femmes diminue drastiquement à mesure que l’on monte dans la hiérarchie académique. Les barrières structurelles, notamment pour les mères de famille, restent nombreuses dans le milieu de la recherche.
Sur le terrain, ces défis prennent une forme très concrète. La chercheuse souligne que les équipements de survie et les combinaisons de travail sont historiquement conçus pour des morphologies masculines. De la gestion des cycles menstruels en expédition à l’inclusion de tous les genres dans les plans d’urgence et les formations de premiers secours, Falardeau plaide pour une science polaire plus inclusive. Selon elle, ces discussions sont essentielles pour que chaque chercheur, quel que soit son genre, se sente en sécurité et légitime dans ces environnements extrêmes.
L’avenir de la recherche en Arctique repose sur cette double ouverture : vers les savoirs traditionnels d’une part, et vers une plus grande diversité humaine d’autre part. Bien que l’impact à long terme de ces travaux soit parfois difficile à mesurer immédiatement, Marianne Falardeau se montre optimiste quant au changement de paradigme en cours dans les universités, favorisant une science plus collaborative et consciente de ses enjeux sociaux.









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