Ce devait être une mission de routine pour surveiller l’état du Pacifique au large de la Californie. Mais lorsque l’équipage du navire de recherche a aperçu d’épaisses volutes de fumée jaune s’élever au-dessus de la côte, la campagne scientifique a pris une tournure inattendue. En janvier 2025, alors que les incendies de Palisades et d’Eaton ravageaient les collines de Los Angeles, une équipe de chercheurs s’est retrouvée aux premières loges pour documenter un phénomène encore mal compris : l’impact immédiat des méga-feux urbains sur les écosystèmes marins.
- Le navire de recherche CalCOFI s’est retrouvé fortuitement sur la trajectoire des fumées des incendies de Los Angeles en janvier 2025.
- Les scientifiques ont collecté des échantillons d’eau et de cendres contenant potentiellement des toxines issues de matériaux brûlés (plastiques, batteries).
- La taille inattendue des particules de cendres retrouvées en mer pourrait remettre en cause les modèles actuels de transport des aérosols.

Une opportunité scientifique au cœur du chaos
Le navire se trouvait à plus de 160 kilomètres des côtes lorsque Rasmus Swalethorp, océanographe biologiste au Scripps Institution of Oceanography (UC San Diego), a repéré le panache. L’expédition, qui comptait près de 40 personnes, avait appareillé moins d’une semaine auparavant pour une mission standard du programme CalCOFI (California Cooperative Oceanic Fisheries Investigations). Ce programme historique recueille des données depuis 1949 pour détecter les changements dans les écosystèmes marins.
Le 7 janvier, les nouvelles des brasiers ont commencé à apparaître sur les écrans de télévision du navire, mais c’est la vision directe de la fumée, le lendemain, qui a concrétisé la gravité de la situation pour l’équipage. « C’était plus grand que tout ce que j’avais vu auparavant, et nous nous dirigions droit vers ces panaches de fumée », témoigne Swalethorp. « C’est à ce moment-là que l’ampleur de l’incendie nous a vraiment frappés. »

Habituellement, ces voyages collectent environ 85 types d’échantillons différents sur une centaine de sites définis selon un quadrillage précis. Ces données, allant du comptage des oiseaux marins à l’analyse de l’eau à différentes profondeurs, sont cruciales pour comprendre notre guide sur les océans et leurs menaces. Mais cette fois, la grille de passage du navire offrait une perspective unique sur une catastrophe en cours.
Une pollution chimique d’origine anthropique
Face à l’urgence, Julie Dinasquet, biologiste marine au Scripps et responsable de l’étude sur l’impact des feux, a exhorté l’équipe en mer à modifier ses protocoles. Bien qu’elle ne soit pas présente sur le navire, elle a coordonné la collecte d’échantillons supplémentaires. Équipés de filets et d’outils disponibles à bord, Swalethorp et ses collègues ont travaillé, parfois de nuit, pour récupérer des cendres et de l’eau de surface.
Ce qui distingue ces incendies des feux de forêt classiques, c’est la nature des matériaux consumés. L’air était saturé d’une odeur de composants électroniques brûlés. Les flammes ont dévoré des habitations, des voitures, des batteries et des matériaux de construction. Cette combustion libère un cocktail toxique complexe, bien différent de la biomasse végétale. La présence potentielle de métaux lourds et de composés synthétiques rappelle les enjeux liés à la pollution plastique dans les océans, mais sous une forme pyrolytique et aéroportée.

Des observations préliminaires surprenantes
Après une brève escale le 18 janvier pour récupérer du matériel spécialisé, le navire est retourné sur zone pour échantillonner les aérosols et observer la sédimentation des particules. Bien que l’analyse complète des données ne fasse que commencer, les premières observations visuelles interpellent déjà les scientifiques.
Julie Dinasquet s’est dite choquée par la taille des débris de cendres qui ont atterri en mer : certains morceaux atteignaient la taille d’un pouce. Poussés par des vents violents — responsables de la propagation rapide des flammes — ces débris ont voyagé bien plus loin que prévu. Cette découverte suggère que les modèles actuels de transport des aérosols lors d’incendies, qui ne prennent généralement pas en compte des fragments de matériaux brûlés aussi massifs, pourraient nécessiter une révision.

Un stress cumulatif pour l’écosystème
L’inquiétude majeure réside dans l’effet cumulatif de cette pollution. L’océan Pacifique fait déjà face à de multiples facteurs de stress, notamment le réchauffement des eaux et l’acidification des océans. L’ajout soudain de polluants chimiques issus des incendies, suivi potentiellement par des coulées de débris entraînées par les pluies torrentielles ultérieures, crée un environnement d’une complexité inédite.
« Quelle sera la résilience de l’écosystème, surtout si ce type de stress augmente à l’avenir ? » s’interroge Julie Dinasquet. C’est toute la question de la capacité tampon de l’océan qui est ici posée.
L’attente des résultats
Lors de la campagne suivante au printemps 2025, qui s’est achevée le 20 avril, les signes visibles de la catastrophe avaient disparu. Nicolas Concha Saiz, biologiste marin au Southwest Fisheries Science Center de la NOAA, note que l’eau et l’air semblaient « complètement normaux » à l’œil nu. Cependant, l’absence de traces visuelles ne signifie pas l’absence d’impact chimique ou biologique.

Les scientifiques de CalCOFI prévoient de continuer à surveiller les effets à long terme de ces incendies tout au long de l’année, sous réserve de financements. Les échantillons de janvier, scellés dans leurs bocaux, détiennent désormais la clé pour comprendre comment les méga-feux urbains transforment silencieusement la chimie de nos océans.









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