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    Déclin des charognards : un risque accru de zoonoses

    Monde,Inde,Éthiopie,Argentine

    Rires de hyènes jugés machiavéliques, rassemblements lugubres de corbeaux ou encore cous dénudés des vautours : l’imaginaire collectif réserve bien souvent un traitement ingrat aux animaux nécrophages. Pourtant, la disparition silencieuse des carcasses dans la nature n’a rien de magique. Elle résulte d’un travail titanesque abattu au quotidien par ces nettoyeurs de l’ombre. Aujourd’hui, le déclin des charognards, particulièrement marqué chez les espèces de grande taille, menace de déséquilibrer de nombreuses chaînes alimentaires. Lorsque ces préposés naturels à l’élimination des déchets périclitent, notre propre vulnérabilité face aux agents pathogènes s’accroît. Pour bien saisir l’interdépendance du vivant face à ces menaces, une lecture de notre guide sur la vie, l’évolution, l’ADN et les écosystèmes permet de comprendre comment la perte d’une simple fonction écologique peut se répercuter jusqu’à l’humain.

    Un urubu à tête rouge, un grand oiseau charognard
    Les services écosystémiques fournis par des charognards comme cet urubu à tête rouge pourraient contribuer à prévenir la propagation de maladies des animaux aux humains. (Jon Nelson/Flickr)
    • Près de 36 % des 1 400 espèces de vertébrés charognards recensées voient leurs populations chuter, les plus grands spécimens étant les plus gravement touchés par les activités humaines.
    • L’élimination naturelle des carcasses par ces animaux limite de manière spectaculaire l’émergence de maladies infectieuses et de zoonoses touchant à la fois le bétail et les humains.
    • Le vide laissé par les grands nettoyeurs favorise la prolifération de mésoscaprophages (rats, chiens errants) qui amplifient les risques sanitaires majeurs, tels que la rage ou la leptospirose.

    Un tiers des espèces de charognards menacées d’extinction

    Le 16 juin dernier, une vaste analyse publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) a dressé un bilan alarmant de la situation mondiale des espèces nécrophages. En compilant les données relatives à 1 376 espèces de vertébrés reconnues pour consommer de la charogne, les chercheurs ont croisé ces informations avec les registres de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature). Le constat est sans appel : 36 % de ces espèces sont aujourd’hui considérées comme menacées d’extinction ou voient leurs effectifs décliner dangereusement.

    Les charognards stricts paient le plus lourd tribut. La moitié des 17 espèces dépendant exclusivement de carcasses pour leur survie sont classées comme « vulnérables » ou « en danger critique ». Ce péril provient principalement des activités anthropiques. L’élevage intensif, par exemple, entraîne l’usage fréquent d’appâts empoisonnés destinés aux prédateurs de mammifères, qui finissent par intoxiquer accidentellement les vautours ou les hyènes. Par ailleurs, le braconnage et le commerce illégal ciblant les grands prédateurs aggravent la pression sur ces populations. Cette dynamique de perte de biodiversité reflète brutalement les dynamiques à l’œuvre dans le cadre de la sixième extinction touchant de nombreuses espèces menacées à travers la planète.

    Les services écosystémiques vitaux des ‘éboueurs’ de la nature

    Si l’aspect peu ragoûtant de la nécrophagie suscite souvent le rejet, les services écosystémiques rendus s’avèrent inestimables. Ces travailleurs de la première heure agissent comme les véritables services de voirie de la biosphère. Sur le continent américain et en Europe, environ 75 % de toute la charogne disponible est partiellement ou intégralement consommée par des charognards. À titre d’exemple, les urubus à tête rouge ingurgitent à eux seuls près de 1,5 million de tonnes de viande avariée chaque année.

    L’efficacité de cette élimination biologique défie toute concurrence technologique. Pablo Plaza, ornithologue et vétérinaire à l’Universidad Nacional del Comahue en Argentine, non impliqué dans cette étude spécifique, explique : « J’ai personnellement observé un groupe de huit à dix condors des Andes (Vultur gryphus) nettoyer entièrement une carcasse de sanglier sauvage en moins de cinq heures ». Outre le maintien de la propreté apparente des habitats, les bénéfices pour la santé publique sont colossaux.

    Chinmay Sonawane, écologiste rattaché à Stanford University et co-auteur principal de l’étude parue dans les PNAS, insiste sur la dimension préventive de ce phénomène. En 2021, ses travaux avaient déjà démontré que les hyènes tachetées (Crocuta crocuta) de Mekele, en Éthiopie, faisaient disparaître plus de 200 tonnes de déchets issus de l’élevage par an. Ce processus de nettoyage préviendrait cinq transmissions d’anthrax et de tuberculose bovine aux populations locales, ainsi que 140 transmissions au bétail environnant. C’est en partant du constat de ce rôle protecteur local que les chercheurs ont souhaité modéliser l’impact global de ces animaux sur la propagation des zoonoses à l’échelle mondiale.

    Le remplacement par des mésoscaprophages : un danger sanitaire

    La disparition des grands organismes capables de percer les cuirs épais ou de broyer les os massifs laisse une niche écologique vacante. Les mésoscaprophages, des animaux de taille moyenne consommant de la charogne de manière opportuniste en complément de déchets humains, tentent de prendre la relève. Ces espèces, comme les chiens errants, les rats ou les souris, se révèlent extraordinairement résilientes face aux perturbations humaines. Selon Chinmay Sonawane, elles sont particulièrement « bien adaptées pour persister dans des habitats dominés par les humains ».

    Cependant, cette substitution est biologiquement incomplète. L’étude de la littérature scientifique révèle un motif récurrent : les mésoscaprophages ne parviennent pas à reproduire le volume de consommation de viande avariée des grands charognards. Pire encore, ils dépendent souvent de ces derniers pour localiser les carcasses ou pour en fracturer les structures protectrices. Cette perte de fonction crée une accumulation organique propice au développement de pathogènes, altérant en profondeur la stabilité naturelle et aboutissant à des écosystèmes bouleversés.

    Sur le plan de la santé publique, le remède se transforme en fléau. La surpopulation de ces charognards opportunistes augmente drastiquement la fréquence de contacts avec les humains. Par exemple, l’essor des populations de rats et de souris est directement corrélé à la recrudescence d’épidémies de leptospirose, une infection bactérienne redoutable transmissible par l’eau souillée. Les données historiques confirment dramatiquement cette mécanique : dans les années 1990, l’effondrement quasi total des populations de vautours en Inde a provoqué l’explosion du nombre de chiens errants. Entre 1992 et 2006, cette crise écologique s’est traduite par environ 39 millions de morsures de chiens et plus de 48 000 décès humains liés à la rage.

    L’inventaire mondial des populations nécrophages publié par l’équipe de Chinmay Sonawane illustre parfaitement, selon Pablo Plaza, comment l’effondrement de ces espèces peut précipiter des crises sanitaires majeures. Bien que des évaluations expérimentales supplémentaires demeurent nécessaires pour chiffrer précisément l’impact épidémiologique global, les faits plaident urgemment pour un changement de paradigme. La protection rigoureuse des grands charognards et la reconsidération de notre aversion instinctive à leur égard ne relèvent plus uniquement de la sauvegarde de la biodiversité, mais bien d’un impératif strict de sécurité sanitaire mondiale.

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