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    #MeToo : comment le mouvement transforme la culture scientifique

    Longtemps restée dans l’ombre des projecteurs d’Hollywood, la communauté scientifique traverse aujourd’hui une remise en question profonde de ses structures de pouvoir. Si le mouvement #MeToo a d’abord ébranlé l’industrie du divertissement, il s’attaque désormais aux racines d’un mal endémique au sein des laboratoires et des universités. Derrière le prestige de la découverte se cache une réalité plus sombre, où le harcèlement sexuel a longtemps été le prix à payer pour de nombreuses carrières féminines.

    • Le harcèlement sexuel touche jusqu’à 47 % des étudiantes en médecine aux États-Unis, révélant une crise systémique.
    • La National Science Foundation (NSF) impose désormais aux institutions de signaler tout cas de harcèlement confirmé sous peine de retrait de financement.
    • La recherche scientifique sur le comportement, notamment les formations de témoins (bystander training), s’impose comme une solution clé pour transformer la culture académique.

    Ces derniers mois, plusieurs figures de proue de la recherche mondiale ont été contraintes de quitter leurs fonctions suite à des enquêtes pour harcèlement. Parmi eux, le généticien Francisco Ayala, le biologiste du cancer Inder Verma ou encore l’astrophysicien Christian Ott. Pourtant, l’éviction de ces quelques « acteurs toxiques » ne constitue qu’une réponse superficielle à un problème structurel. Selon un rapport majeur publié par les National Academies of Sciences, Engineering and Medicine, lutter contre le harcèlement sexuel en science nécessite une transformation radicale de la culture institutionnelle elle-même.

    Un constat alarmant sur l’ampleur du harcèlement en milieu académique

    L’ampleur du phénomène aux États-Unis est désormais documentée par des données chiffrées. Une enquête menée auprès de près de 18 000 étudiantes de premier cycle et de cycles supérieurs au sein du système de l’Université du Texas a révélé des statistiques frappantes : 20 % des étudiantes en sciences, 27 % en ingénierie et 47 % en médecine déclarent avoir subi du harcèlement sexuel de la part du corps enseignant ou du personnel administratif.

    Manifestation contre le harcèlement sexuel à l'Université de Boston
    Des étudiants américains se mobilisent contre le harcèlement sexuel. En 2018, les institutions ont commencé à prendre des mesures concrètes sous la pression sociale.

    Victor Dzau, président de la National Academy of Medicine, a souligné lors d’un atelier à Washington l’urgence de changer l’environnement qui permet à de tels comportements de perdurer. Cette culture de l’omerta est particulièrement prégnante dans les environnements isolés. Kate Clancy, anthropologue à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign, a démontré dans ses travaux que la recherche de terrain est un terrain fertile pour les abus. En 2014, son équipe rapportait que sur un échantillon de 500 scientifiques, 71 % des femmes affirmaient avoir été harcelées lors de missions de terrain, et 26 % déclaraient avoir subi une agression sexuelle.

    De nouvelles exigences de transparence pour les institutions

    Face à cette pression croissante, les organismes de financement commencent à durcir le ton. Depuis octobre dernier, la National Science Foundation (NSF) exige des institutions qu’elles signalent officiellement tout cas de harcèlement confirmé impliquant des chercheurs bénéficiant de ses fonds. Le non-respect de cette règle peut entraîner l’arrêt immédiat des financements ou le retrait des scientifiques d’un projet. C’est un tournant majeur dans les politiques institutionnelles, transformant le harcèlement d’un simple problème disciplinaire interne en un risque financier et réputationnel majeur.

    Toutefois, cette transition ne se fait pas sans heurts. La Food and Drug Administration (FDA) et les National Institutes of Health (NIH) font face à de vives critiques pour la lenteur de leurs réformes. De nombreux observateurs estiment que ces agences ne vont pas assez loin dans la sanction des agresseurs qui continuent de percevoir des fonds publics. Pour Kate Clancy, l’impatience de la communauté scientifique est palpable : beaucoup ne comprennent pas pourquoi le changement structurel prend autant de temps alors que les preuves du préjudice sont accablantes.

    La recherche comme outil de prévention et de changement

    Pour que les femmes en sciences puissent évoluer dans un environnement sécurisé, la réponse ne peut être uniquement réactive. Elle doit s’appuyer sur la recherche scientifique elle-même. La représentante américaine Eddie Bernice Johnson a introduit un projet de loi visant à débloquer 17,4 millions de dollars pour étudier les facteurs et les conséquences du harcèlement dans les domaines STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques).

    L’objectif est de fonder les interventions sur des preuves tangibles. Reshma Jagsi, directrice du Center for Bioethics and Social Sciences in Medicine à l’Université du Michigan, mène des travaux cruciaux sur les environnements de travail atypiques. Elle étudie notamment les expériences des personnels soignants travaillant de nuit, des périodes où la réduction des effectifs peut accroître la vulnérabilité face aux comportements inappropriés. Selon elle, ces efforts sont essentiels pour ancrer les stratégies d’intervention dans une réalité empirique plutôt que dans de simples intentions administratives.

    L’efficacité des formations de témoins (bystander training)

    L’une des pistes les plus prometteuses réside dans la formation des témoins, ou « bystander training ». Plutôt que de se concentrer uniquement sur le duo agresseur-victime, cette approche vise à mobiliser l’ensemble du groupe. Une analyse publiée dans le Journal of Youth and Adolescence, portant sur 15 études et plus de 6 000 étudiants, suggère que ces formations portent leurs fruits. Les participants formés interviennent en moyenne dans deux fois plus d’incidents que leurs collègues non sensibilisés.

    Des recherches antérieures publiées en 2017 indiquent que l’adoption de codes de conduite stricts, l’application de conséquences réelles pour les auteurs et la protection des lanceurs d’alerte sont des leviers efficaces pour maintenir les femmes dans les carrières scientifiques. Le mouvement #MeToo en science a ouvert une brèche historique dans la culture académique. Si la prise de conscience est réelle, l’incertitude demeure quant à la capacité des institutions à maintenir cet effort sur le long terme. Le véritable défi sera de transformer cette vigilance passagère en une éthique de travail permanente, où l’excellence scientifique ne sera plus jamais dissociée du respect de l’intégrité humaine.

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