Lorsqu’elle rencontra Kanzi pour la première fois à la fin des années 1990, l’anthropologue Barbara J. King ne s’attendait pas à une telle fulgurance. Dans un centre de recherche en Géorgie, elle s’approcha du célèbre bonobo avec un objet dissimulé dans sa poche. Sans un mot, Kanzi désigna sur son tableau de symboles le signe signifiant « œuf », suivi de « question ». Ce n’était qu’une balle, mais l’interaction était là : une interrogation pertinente, une bribe de conversation franchissant la barrière des espèces. La disparition de Kanzi en mars dernier, à l’âge de 44 ans, ne marque pas seulement la perte d’un individu exceptionnel, mais clôt définitivement un chapitre entier de la primatologie cognitive.
- Kanzi le bonobo a révolutionné la science en maîtrisant plus de 300 lexigrammes et en comprenant l’anglais parlé sans entraînement formel.
- Sa mort symbolise la fin des grandes études sur le langage animal menées en captivité, désormais jugées éthiquement problématiques.
- La recherche se tourne aujourd’hui vers l’observation de la communication complexe des grands singes en milieu sauvage.
L’héritage de Kanzi et la maîtrise des lexigrammes
Né en 1980, le Kanzi bonobo n’était pas initialement destiné à devenir la star des laboratoires. C’est en observant les leçons infructueuses données à sa mère adoptive, Matata, qu’il a commencé, par simple imprégnation, à utiliser un système de lexigrammes. Contrairement aux méthodes d’apprentissage par répétition, Kanzi a absorbé le langage de la même manière qu’un nourrisson humain : par l’exposition sociale et l’interaction.

Sous l’égide de la chercheuse Sue Savage-Rumbaugh, Kanzi a fini par maîtriser plus de 300 de ces symboles abstraits, les combinant de façon inédite pour exprimer des désirs ou des observations. Plus impressionnant encore, il comprenait la structure syntaxique de phrases complexes en anglais parlé. Selon la psychologue Heidi Lyn, qui a travaillé avec lui pendant trois décennies, Kanzi a forcé les scientifiques à repenser la frontière, autrefois jugée infranchissable, entre l’humain et l’animal.
Une brève histoire des tentatives de dialogue avec les grands singes
La quête d’un dialogue avec nos cousins primates remonte aux années 1940 avec la chimpanzé Viki, élevée comme une enfant humaine. L’expérience fut un échec relatif, Viki ne parvenant à articuler que quatre mots, l’anatomie des chimpanzés n’étant pas adaptée à la parole. Dans les années 1960 et 1970, les chercheurs se sont tournés vers la langue des signes, avec des succès notables comme Washoe ou l’héritage de la célèbre Koko la gorille.
Cependant, le scepticisme a rapidement gagné la communauté scientifique. Le psychologue Herbert Terrace, en étudiant le chimpanzé Nim Chimpsky (nommé par dérision d’après le linguiste Noam Chomsky), a conclu que les singes ne faisaient que reproduire des signes pour obtenir des récompenses, sans réelle compréhension grammaticale. Selon lui, les entraîneurs induisaient involontairement les réponses attendues. Cette critique a longtemps jeté un froid sur la primatologie comportementale, jusqu’à ce que les capacités de Kanzi, basées sur la compréhension plutôt que sur la simple production, ne viennent nuancer ces conclusions.

Le tournant éthique et les critiques des conditions de recherche
Si les prouesses de Kanzi ont émerveillé le public, elles ont aussi soulevé des questions éthiques fondamentales. Peut-on légitimement extraire des êtres aussi sociaux et intelligents de leur milieu pour les plonger dans un « hybride » de monde humain et simien ? Le sort de Nim Chimpsky, qui a fini sa vie dans un laboratoire biomédical puis un sanctuaire après l’arrêt des financements, reste un traumatisme pour la discipline.
En 2012, des inquiétudes concernant la sécurité et le bien-être des singes au Great Ape Trust en Iowa ont mené à une enquête interne. Bien que blanchie, Sue Savage-Rumbaugh a fini par quitter la structure. Pour Barbara J. King, ces expériences, bien que menées sans intention de nuire, ont causé un préjudice profond à ces animaux en les rendant inaptes à une vie normale parmi leurs congénères. Cette prise de conscience a progressivement tari les financements pour les études de langage en captivité.
De la captivité à l’étude de la communication naturelle en milieu sauvage
Aujourd’hui, l’étude du langage animal a radicalement changé de paradigme. Plutôt que d’enseigner nos codes aux singes, les scientifiques s’efforcent de décrypter les leurs. Des chercheurs s’enfoncent désormais dans les forêts tropicales pour observer la communication naturelle des singes dans leur propre contexte social.
Simon Townsend, anthropologue évolutionniste à l’Université de Zurich, a récemment contribué à l’élaboration d’un « lexique » des cris des bonobos. Ses travaux suggèrent que ces primates combinent des appels de manière complexe, où certains sons modifient le sens des autres. Si l’on hésite encore à parler de véritable syntaxe, ces découvertes prouvent que la richesse de la vie intérieure des grands singes n’avait pas besoin de nos lexigrammes pour exister. La mort de Kanzi marque ainsi la fin d’une ère d’anthropocentrisme en primatologie, laissant place à une écoute plus respectueuse de la voix de la nature.


