L’idée que notre planète traverse actuellement une catastrophe écologique sans précédent s’est profondément ancrée dans les consciences. Pourtant, la classification stricte de cette crise divise aujourd’hui la communauté scientifique. Sommes-nous véritablement en train de vivre un événement d’anéantissement global comparable à celui qui a balayé les dinosaures non aviens il y a 66 millions d’années ? Selon une récente réévaluation des données, la réalité s’avère bien plus nuancée, soulevant des interrogations cruciales sur la manière dont la science mesure et communique la perte du vivant.
- Une nouvelle analyse révèle que moins de 0,5 % des genres d’animaux et de plantes ont disparu à l’échelle mondiale au cours des 500 dernières années.
- Les écologues s’affrontent sur les critères d’évaluation : le simple comptage des espèces éteintes face à l’effondrement massif et généralisé des populations de la faune.
- Malgré les désaccords sémantiques, les chercheurs alertent sur une perte potentielle de 30 à 40 % des espèces d’ici le siècle prochain en raison du changement climatique.
Définir l’extinction : une question de seuils scientifiques
Dans l’histoire de la Terre, les cinq épisodes d’extinction massive reconnus se caractérisent par des pertes soudaines et vertigineuses de la biodiversité, emportant à chaque fois au moins 75 % des espèces. C’est ce seuil fatidique que rappelle John Wiens, écologue de l’évolution à l’Université de l’Arizona. Lors de ces cataclysmes, des niveaux taxonomiques supérieurs entiers, tels que des genres et des familles, s’effacent, représentant une amputation profonde de l’arbre évolutif.
Cependant, une nouvelle analyse publiée dans la revue PLOS Biology remet en question le fait que nous ayons déjà franchi ce cap. Plongeant dans les archives de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature), John Wiens et Kristen Saban, chercheuse à l’Université Harvard, ont compilé les données de plus de 163 000 espèces végétales et animales réparties dans plus de 22 000 genres. Leurs résultats indiquent que moins de 2 % des genres de mammifères et moins de 0,5 % des genres toutes catégories confondues se sont éteints au cours des cinq derniers siècles. Une proportion qui, selon John Wiens, reste très éloignée du seuil des 75 %.
Ces conclusions s’opposent frontalement à une autre étude parue en 2023, cosignée par l’écologue Gerardo Ceballos de l’Université nationale autonome du Mexique. Ce dernier arguait que les genres de tétrapodes (les vertébrés à membres et leurs descendants) disparaissaient à un rythme justifiant l’appellation de sixième extinction de masse. Pour Gerardo Ceballos, le désaccord repose principalement sur une question de définition, fixée par ceux-là mêmes qui étudient le phénomène.
L’impact localisé des extinctions récentes sur les îles

En examinant la géographie de ces disparitions, l’équipe de PLOS Biology a mis en lumière un schéma extrêmement spécifique. Sur les 102 extinctions de genres recensées, plus de la moitié concernaient des oiseaux ou des mammifères, et près de 75 % de ces organismes vivaient exclusivement sur des îles.
Ce taux d’extinction, par ailleurs en déclin après avoir atteint un pic au tournant du 20ème siècle, correspond à une phase très particulière de l’histoire humaine. L’arrivée des humains sur des terres insulaires isolées a provoqué une onde de choc fatale pour la faune locale, évolutivement vulnérable. John Wiens souligne ainsi que ces pertes historiques possèdent un caractère atypique et ne constituent pas nécessairement un modèle prédictif pour les bouleversements futurs.
Un débat de fond : nombre d’espèces vs déclin des populations
Pour Gerardo Ceballos et le biologiste Paul Ehrlich, de l’Université Stanford, s’en tenir au décompte strict des genres complètement disparus occulte une réalité bien plus alarmante. Selon Paul Ehrlich, les déclins vertigineux de populations – à l’image de la chute spectaculaire observée chez les insectes mondiaux – sont des indicateurs bien plus pertinents de la dégradation des écosystèmes que de savoir si le tout dernier spécimen d’une lignée respire encore. Il avertit que jouer avec les chiffres pour déterminer si une espèce spécifique est officiellement rayée de la carte perd tout son sens face à un effondrement global qui menace la capacité même de notre civilisation à se maintenir.
Ce face-à-face met en exergue toute la complexité du guide des processus évolutifs et écologiques. Leah Gerber, écologue des populations à l’Université d’État de l’Arizona, rappelle l’importance cruciale de la précision scientifique. Bien que l’humanité engendre des modifications profondes de la biodiversité, brandir systématiquement le terme de « mass extinction » sans rigueur métrique risque d’entamer la crédibilité des chercheurs auprès du public et des décideurs.
Note de terminologie : La distinction entre la diminution drastique des effectifs (déclin des populations) et l’extinction totale d’une lignée (perte du genre ou de l’espèce) constitue le point d’achoppement central dans l’évaluation de la crise écologique actuelle.
Les perspectives alarmantes pour le siècle à venir
Sur la question de la crédibilité scientifique, John Wiens rejoint les réserves formulées par ses pairs. À force de crier au loup prématurément, la science s’expose à un dangereux scepticisme. Cependant, l’écologue insiste sur le fait qu’éviter l’étiquette d’extinction massive est un objectif tristement médiocre : l’idéal ne devrait pas être de rester juste en dessous de 75 % de pertes, mais de tendre vers un taux d’extinction de zéro, impliquant des efforts immenses comme la sauvegarde d’urgence des espèces végétales et animales.
Au-delà des querelles de vocabulaire, le consensus demeure sur la gravité du péril qui guette la vie sur Terre. La situation contemporaine s’apparente à l’observation d’un précipice vertigineux. Les modélisations suggèrent qu’au cours du prochain siècle, les dérèglements climatiques rapides pourraient balayer entre 30 et 40 % des espèces terrestres. Un tel effondrement représenterait un choc destructeur inouï pour les écosystèmes mondiaux, même s’il faudrait, techniquement, des pertes deux fois plus élevées pour rejoindre les archives géologiques en tant que véritable sixième extinction de masse.


