Les immenses étendues bleues de la mer des Caraïbes abritent des dynamiques comportementales dont la complexité échappe encore souvent à l’observation scientifique. Longtemps considéré comme un infatigable nomade des mers, le grand requin-marteau révèle aujourd’hui une facette insoupçonnée de son écologie. Si de nombreux spécimens parcourent d’immenses distances à travers les océans, d’autres choisissent la sédentarité au sein d’une zone géographique restreinte. Derrière cette divergence frappante de mode de vie se cache en réalité un facteur particulièrement intime : leurs préférences alimentaires individuelles.

- Des suivis récents aux Bahamas démontrent qu’une partie de la population de grands requins-marteaux opte pour la sédentarité, rompant avec l’image d’un migrateur systématique.
- Les analyses isotopiques confirment que le choix des proies, allant des raies benthiques aux requins soyeux pélagiques, dicte les déplacements individuels.
- L’adaptation des stratégies de protection internationale est impérative pour préserver ces squales des pêcheries industrielles lorsqu’ils quittent les sanctuaires.
Sédentarité ou migration : le mystère des Bahamas
L’espèce Sphyrna mokarran est historiquement documentée pour ses périples transocéaniques vertigineux. Des trajectoires dépassant les 3 000 kilomètres ont déjà été enregistrées par les biologistes, documentant des voyages continus entre les zones côtières au large de la Virginie et Bimini, un district insulaire situé à l’ouest de l’archipel bahaméen. Toutefois, les données récoltées autour de l’île d’Andros (Bahamas) viennent nuancer cette réputation. Depuis 2011, l’ensemble du pays fait office de sanctuaire pour les requins, offrant un environnement préservé où la faune foisonne.
Selon l’écologue marin Tristan Guttridge, fondateur de l’organisation non gouvernementale Saving the Blue dont l’équipe mène la majeure partie de ses expéditions sur les rivages d’Andros, l’abondance des ressources est indéniablement un moteur fondamental de fixation spatiale. Mais un paradoxe émerge : face à un écosystème aussi riche, pourquoi une fraction significative de la population choisit-elle tout de même d’entreprendre des traversées longues et périlleuses ?
Cette interrogation souligne à quel point il est délicat d’anticiper la migration marine et révèle la nécessité d’élargir notre perception du guide des océans, de sa biodiversité et de ses menaces. La réponse à cette énigme de sédentarité semble se soustraire à l’instinct de groupe pour se jouer au niveau purement individuel.

Le menu individuel comme moteur de déplacement
La clé de l’énigme a été dévoilée par l’examen de l’alimentation des squales. Dans des travaux publiés le 21 mars au sein de la revue scientifique Frontiers in Marine Science, les chercheurs détaillent les résultats d’une campagne de suivi échelonnée de 2018 à 2024. Au cours de cette période, 78 grands requins-marteaux ont été observés ou brièvement capturés. Des prélèvements de tissus ont été réalisés sur 22 d’entre eux, et des balises satellitaires ont été fixées sur sept individus. Les relevés télémétriques ont formellement confirmé la dichotomie comportementale : la cohabitation de grands voyageurs s’éloignant des côtes bahaméennes avec des résidents stricts qui ne quittent jamais les abords d’Andros.
L’équipe de recherche s’est appuyée sur l’analyse des isotopes stables présents dans les tissus des squales, une technique révélant les signatures atomiques des proies ingérées sur le long terme. Les conclusions mettent en exergue des variations alimentaires individuelles saisissantes. Un des requins-marteaux analysés composait près des deux tiers de ses repas en chassant des requins soyeux, une espèce résolument pélagique évoluant en haute mer au gré des courants marins et de la circulation océanique. D’autres spécimens jetaient en revanche leur dévolu sur la raie pastenague, inféodée aux sédiments marins, ou sur le barracuda, un poisson très polyvalent naviguant dans divers milieux récifaux.
Pour illustrer ce mécanisme, Tristan Guttridge suggère une analogie parlante : un citadin peut être entouré des meilleures pizzerias de sa ville, mais décider de la traverser de bout en bout uniquement parce qu’il désire un plat très spécifique. Chez Sphyrna mokarran, l’hétérogénéité des habitats de leurs proies respectives conditionne l’aire de répartition du prédateur. Le choix de migrer ou de demeurer sédentaire dépendrait donc de ce dont le squale choisit de se nourrir au quotidien.
Un enjeu crucial pour la conservation internationale
Ces découvertes comportementales dépassent la simple curiosité biologique ; elles redéfinissent l’approche stratégique de la conservation des requins. À l’échelle planétaire, le grand requin-marteau est un animal en danger critique d’extinction. Lorsque ses affinités alimentaires le poussent à s’éloigner des sanctuaires protégés, il pénètre dans des eaux soumises à la pression implacable des flottes de pêche industrielle, multipliant les risques de prises accessoires mortelles.
Le bilan dressé par les biologistes est alarmant : la population mondiale de cette espèce aurait chuté de plus de 80 % au cours des trois dernières générations. Outre l’exploitation directe de l’homme, ces géants nomades évoluent dans des écosystèmes bouleversés par de multiples facteurs de stress, incluant l’acidification des océans, menace silencieuse qui déséquilibre l’ensemble de la chaîne alimentaire pélagique.
La mise en lumière de l’impact du régime alimentaire sur la mobilité ouvre de nouvelles voies pour adapter les mesures de sauvegarde. Si la pérennité d’une partie de la population est garantie par la présence de réserves marines strictement encadrées à l’échelle locale, la vulnérabilité des individus migrateurs appelle à une restructuration globale. Le chercheur insiste ainsi sur le besoin absolu d’une synergie et d’une collaboration internationale renforcées, seules à même d’assurer des corridors écologiques continus pour la protection à grande échelle des espèces hautement mobiles.
Perspective scientifique : Comprendre qu’un grand prédateur module son utilisation de l’espace en fonction de ses « goûts » individuels contraint les institutions à concevoir des aires marines protégées non plus sous une forme statique, mais dynamique, englobant une diversité suffisante d’écosystèmes pélagiques et benthiques.


