Les premiers sourires, les premiers pas, les premiers mots : l’album de vie d’un nourrisson est jalonné d’étapes cruciales. Mais qu’en est-il du premier souvenir ? Longtemps considérée comme inexistante ou rudimentaire, la capacité des tout-petits à fixer des souvenirs vient d’être mise en lumière sous un jour nouveau. Une étude récente révèle que, pour mémoriser le monde qui les entoure, les bébés sollicitent les mêmes circuits neuronaux que les adultes.
- Les nourrissons utilisent l’hippocampe, une structure cérébrale clé, pour encoder leurs premiers souvenirs, tout comme les adultes.
- Une méthodologie innovante par IRMf sur des bébés éveillés a permis de visualiser l’activité neuronale liée à la reconnaissance d’images.
- Ces travaux relancent le débat sur l’amnésie infantile : les souvenirs seraient bien formés, mais leur mécanisme de récupération reste énigmatique.
L’hippocampe : mature plus tôt que prévu
C’est une avancée significative dans notre compréhension du développement cognitif. Des chercheurs rapportent dans l’édition du 21 mars de la revue Science que les nourrissons mobilisent l’hippocampe pour former des souvenirs. Cette structure, située profondément dans le cerveau, est connue chez l’adulte pour être le siège de la mémoire épisodique.
Vladimir Sloutsky, scientifique spécialiste du développement cognitif à l’Université d’État de l’Ohio, souligne l’importance de cette découverte. Selon lui, la nouveauté majeure de ces travaux réside dans la démonstration que l’hippocampe est suffisamment mature, même aux tout premiers stades de la vie, pour encoder des souvenirs. Cela contredit certaines hypothèses antérieures suggérant que l’immaturité de cette zone expliquait l’absence de souvenirs durables chez le bébé.
Une prouesse technique : scanner des bébés éveillés
Étudier l’activité cérébrale de sujets aussi jeunes représente un défi logistique considérable. Pour cette étude, l’équipe a réussi à faire passer des examens d’Imagerie par Résonance Magnétique fonctionnelle (IRMf) à des bébés éveillés, âgés de 4 à 25 mois.

Installés confortablement, protégés du bruit par des écouteurs et rassurés par la présence d’un parent, les nourrissons ont visionné une série d’images représentant des personnes, des lieux ou des objets. Les scientifiques ont enregistré le flux sanguin dans leur cerveau, un indicateur direct de l’activité neuronale, pendant qu’ils regardaient ces stimuli.
Nick Turk-Browne, co-auteur de l’étude et chercheur à l’Université Yale, explique la méthode : en présentant parfois une paire d’images dont l’une avait déjà été vue, l’équipe a pu mesurer la reconnaissance. Si le bébé fixait plus longtemps l’image familière, cela indiquait un souvenir. L’objectif était ensuite de remonter le temps neuronal : qu’est-ce qui, dans l’activité cérébrale lors de la première exposition, prédisait que l’image serait mémorisée plus tard ?
Corrélation entre activité neuronale et mémorisation
Les résultats sont probants. Chez les participants, répartis en deux groupes (13 bébés de moins d’un an et 13 de plus d’un an), la capacité de rappel était directement liée à l’activation de l’hippocampe. Les bébés les plus âgés étaient capables de se souvenir d’environ la moitié des images présentées.
Cristina Alberini, neuroscientifique à l’Université de New York, note que ces résultats chez l’humain s’alignent avec les données observées chez les modèles animaux, comme les rats et les souris. L’apprentissage infantile engage activement l’hippocampe pour la formation des traces mémorielles. Cela s’inscrit dans une continuité biologique fascinante, rappelant les mécanismes étudiés dans le cadre de l’évolution humaine et animale.
Le mystère persistant de l’amnésie infantile
Si les bébés fabriquent des souvenirs comme les adultes, pourquoi aucun d’entre nous ne se souvient de ses premiers mois ? Ce phénomène, appelé amnésie infantile, reste partiellement inexpliqué. Cette étude suggère que le problème ne vient pas de l’encodage (la création du souvenir), mais peut-être de son stockage à long terme ou de son mécanisme de récupération.
Une hypothèse avancée par Nick Turk-Browne est celle de l’accès impossible. Les traces neuronales pourraient persister, mais le cerveau adulte ne disposerait plus des « clés » pour les activer. Il compare cela à une recherche internet infructueuse : si les termes de recherche (les indices contextuels) utilisés par notre cerveau adulte sont trop différents de ceux utilisés par le cerveau du nourrisson lors du stockage, le résultat ne s’affiche pas.
Des expériences antérieures sur des souris ont d’ailleurs montré qu’il est possible de réactiver des souvenirs infantiles perdus en stimulant les traces mnésiques avec de la lumière. Pour comprendre comment ces mécanismes s’intègrent dans notre biologie globale, il est utile de se référer aux bases présentées dans notre guide sur la vie et l’évolution. Les chercheurs s’attellent désormais à déterminer combien de temps ces souvenirs précoces peuvent réellement durer avant de s’effacer ou de devenir inaccessibles.


