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    Sulawesi : des outils vieux d’un million d’années

    L’Asie du Sud-Est insulaire, et plus particulièrement la région de la Wallacea, demeure l’une des zones les plus énigmatiques pour les paléoanthropologues étudiant les premières vagues de dispersion humaine. Jusqu’à récemment, l’île de Sulawesi, en Indonésie, semblait n’avoir été colonisée que tardivement par rapport à ses voisines. Cependant, la découverte d’une industrie lithique archaïque vient de faire voler en éclats ce paradigme, projetant la présence de Sulawesi hominidés dans un passé bien plus lointain qu’imaginé.

    • Des outils en pierre découverts sur le site de Calio attestent d’une présence humaine entre 1 et 1,5 million d’années.
    • Cette découverte repousse de plusieurs centaines de milliers d’années la chronologie de l’occupation de l’île.
    • L’identité de ces anciens artisans reste inconnue, bien que la piste d’Homo erectus soit privilégiée.

    L’histoire de l’évolution humaine dans cette partie du monde est marquée par des barrières biogéographiques majeures, notamment la ligne de Wallace, une fosse marine profonde qui a toujours séparé les faunes asiatiques de celles de l’Océanie. Traverser ces eaux nécessitait, même à des périodes de bas niveau marin, des capacités de franchissement que l’on ne prêtait pas nécessairement aux espèces du genre Homo il y a plus d’un million d’années.

    Une chronologie de l’occupation humaine repoussée

    Jusqu’à présent, les preuves les plus anciennes d’une présence humaine sur l’île consistaient en 315 outils en pierre excavés sur quatre sites distincts, dont la datation remontait à environ 194 000 ans. Ce chiffre, bien que significatif, laissait Sulawesi dans l’ombre de l’île voisine de Flores ou de Java, où des preuves de présence humaine sont attestées depuis bien plus longtemps.

    Les nouveaux résultats, publiés le 6 août dans la revue Nature, changent radicalement la donne. En identifiant des artefacts vieux de 1 à 1,5 million d’années, les chercheurs démontrent que Sulawesi a été intégrée aux routes migratoires de l’archéologie préhistorique presque au même moment que les autres grandes îles de la Sonde. Cette découverte suggère que les ancêtres des populations locales, ou du moins des groupes d’hominidés pionniers, ont réussi à s’établir sur ces terres isolées dès le Pléistocène inférieur.

    Des outils en pierre vieux d’un million d’années

    C’est sur le site de Calio que l’équipe dirigée par l’archéologue Budianto Hakim, de l’Agence nationale indonésienne pour la recherche et l’innovation (BRIN), a mis au jour sept artefacts cruciaux. Bien que peu nombreux, ces outils en pierre témoignent d’une maîtrise technique certaine dans la taille du silex ou de roches locales. Le plus grand de ces objets mesure environ la longueur d’un pouce humain adulte, une taille modeste mais suffisante pour des tâches spécialisées.

    Un chercheur tient un outil en pierre taillée découvert à Sulawesi.
    Un chercheur manipule l’un des sept artefacts lithiques excavés à Sulawesi, datant d’au moins un million d’années. Crédit : M.W. Moore

    Selon les analyses morphologiques, ces outils présentent des traces d’utilisation liées à des activités de découpe et de raclage. Pour établir un âge aussi reculé, les scientifiques ont dû croiser plusieurs méthodes de datation. Comme l’explique l’archéologue Adam Brumm de l’Université Griffith en Australie, coauteur de l’étude, l’équipe s’est appuyée sur les inversions enregistrées du champ magnétique terrestre dans les couches sédimentaires de Sulawesi.

    Pour affiner ces estimations, les chercheurs ont également analysé le taux de désintégration radioactive de l’uranium présent dans deux dents provenant d’une mâchoire de porc trouvée à proximité immédiate des outils. Cette approche pluridisciplinaire permet de confirmer que ces objets n’ont pas été déplacés par des processus géologiques ultérieurs et appartiennent bien à une strate géologique datant du début du Pléistocène.

    Les mystérieux ancêtres de l’île de Sulawesi

    Malgré la clarté des preuves lithiques, une zone d’ombre persiste : l’absence totale de restes fossiles humains sur le site de Calio. En l’état actuel des recherches, il est impossible de nommer avec certitude l’espèce responsable de cette migration préhistorique. Cependant, les chercheurs soupçonnent fortement qu’il s’agisse d’une forme d’Homo erectus, l’espèce voyageuse par excellence qui occupait déjà Java à cette époque.

    Cette hypothèse renforce le lien potentiel avec l’Homo floresiensis. On sait aujourd’hui que ces petits hominidés ont vécu sur l’île de Flores jusqu’à il y a environ 50 000 ans. L’idée que des populations d’Homo erectus aient pu arriver à Sulawesi il y a un million d’années et y évoluer de manière isolée, à l’instar de ce qui s’est produit sur Flores, est une piste de recherche sérieuse. Sulawesi, avec sa topographie complexe et ses écosystèmes variés, aurait pu favoriser des adaptations évolutives uniques.

    La question du transport reste également en suspens. Pour atteindre Sulawesi depuis le continent asiatique (le Sundaland), ces hominidés ont dû franchir des bras de mer. S’agissait-il de naufragés accidentels portés par des débris lors de tsunamis, ou de navigateurs rudimentaires capables de construire des embarcations sommaires ? Le débat reste ouvert. Ce qui est certain, c’est que le bas niveau des mers il y a un million d’années a considérablement réduit les distances, facilitant potentiellement ces passages périlleux.

    Pour l’heure, comme le souligne Adam Brumm, les seuls outils ne permettent pas de déterminer si cette population initiale était durablement établie ou si elle n’a représenté qu’une tentative de colonisation éphémère. Les prochaines campagnes de fouilles en Indonésie viseront à découvrir des restes osseux qui pourraient enfin mettre un visage sur ces pionniers de l’extrême-orient.

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