Elles colonisent les environnements les plus hostiles de la planète, des déserts arides aux sommets glacés de l’Antarctique. Pourtant, derrière leur apparente simplicité, les mousses cachent des mécanismes de survie d’une complexité insoupçonnée. Une étude récente vient de révéler que la mousse Physcomitrium patens, également connue sous le nom de patenre étalée, possède une capacité étonnante : elle prospère et optimise sa production d’énergie lorsqu’elle est soumise à une gravité dix fois supérieure à celle de la Terre.
- La mousse Physcomitrium patens augmente son taux de photosynthèse de 36 à 52 % lorsqu’elle est exposée à une hypergravité allant jusqu’à 10 g.
- Les chercheurs ont identifié le gène IBSH1 comme le régulateur clé permettant d’agrandir les chloroplastes et d’améliorer la diffusion du CO2.
- Cette découverte suggère que les plantes possèdent des outils d’adaptation ancestraux qui pourraient être exploités pour booster la productivité agricole.

« Nous nous interrogeons depuis longtemps sur les mécanismes moléculaires qui permettent aux mousses de supporter des conditions aussi extrêmes », explique Tomomichi Fujita, physiologiste végétal à l’Université de Hokkaido au Japon. Avec son équipe, il a découvert que cette petite plante ne se contente pas de survivre à une pression gravitationnelle intense ; elle l’utilise pour booster son métabolisme.
Une résistance exceptionnelle à l’hypergravité
Pour tester les limites de cette plante, les chercheurs ont cultivé des amas de mousse de 2 millimètres de long pendant près de huit semaines à l’intérieur d’une centrifugeuse conçue sur mesure. Ce dispositif a permis de simuler une hypergravité constante, atteignant trois, six, puis dix fois la gravité terrestre (10 g). Les résultats, publiés le 16 juillet dans la revue Science Advances, ont surpris la communauté scientifique.
Contrairement à la plupart des végétaux qui dépérissent sous un stress intense, la mousse a montré une augmentation spectaculaire de sa croissance et de son efficacité énergétique. À 6 g et 10 g, le taux de photosynthèse a bondi de 36 à 52 % par rapport aux conditions normales. En temps normal, cette mousse métabolise entre 6 et 8 micromoles de CO2 par mètre carré de surface chaque seconde. Sous forte gravité, cette capacité de diffusion du dioxyde de carbone s’est trouvée considérablement renforcée.
Cette réaction est d’autant plus remarquable qu’elle contredit les observations habituelles en biologie végétale. En 2014, une étude de l’Université Savitribai Phule Pune en Inde avait montré que le taux de photosynthèse du blé s’effondrait littéralement sous une gravité de 500 g. Fujita compare cette réaction à un état fébrile : « Quand nous avons de la fièvre, nous ne voulons pas marcher, nous voulons juste nous allonger. C’est la même chose pour les plantes : sous un stress extrême, elles cessent généralement de croître. » Mais à des niveaux de gravité plus modérés, Physcomitrium patens semble trouver un second souffle.
Le rôle clé du gène IBSH1 dans la photosynthèse
Au cœur de cette prouesse biologique se trouve un gène spécifique que l’équipe a baptisé gène IBSH1, ou Issunboshi1. Ce nom fait référence à Issun-bōshi, un personnage du folklore japonais célèbre pour sa petite taille et sa force prodigieuse. Les chercheurs ont découvert que ce gène joue un rôle déterminant dans la morphologie des chloroplastes, les organites responsables de la photosynthèse.
Sous l’effet de l’hypergravité, l’activité de ce gène s’intensifie, provoquant un agrandissement massif des chloroplastes. Ces derniers passent d’une taille habituelle de 4 à 6 micromètres à environ 7 à 11 micromètres. En manipulant l’expression de ce gène sous une gravité normale, les scientifiques ont réussi à mimer les effets de l’hypergravité, augmentant la photosynthèse jusqu’à 70 %.
Le saviez-vous ? L’agrandissement des chloroplastes permet non seulement de capturer plus de lumière, mais facilite également la diffusion interne du CO2, optimisant ainsi chaque cycle de production d’énergie de la plante.
Cette découverte offre des perspectives fascinantes pour la recherche génétique. En comprenant comment modifier la gestion du stress chez les plantes, il devient théoriquement possible d’augmenter la productivité de cultures essentielles sans augmenter les ressources nécessaires, simplement en optimisant leurs mécanismes internes de capture du carbone.
Des implications pour l’agriculture et l’évolution
L’adaptabilité de la mousse à la gravité pourrait être un vestige de son histoire évolutive. Selon les chercheurs, ces outils génétiques auraient pu aider les ancêtres des mousses lors de leur transition cruciale du milieu aquatique vers la terre ferme, il y a des centaines de millions d’années. Cette migration a nécessité une restructuration profonde pour faire face à une gravité qui n’était plus compensée par la poussée d’Archimède de l’eau.
Toutefois, une question demeure : pourquoi une telle réaction se déclenche-t-elle à des niveaux de gravité que la Terre n’a jamais connus ? Hideyuki Takahashi, physiologiste à l’Université de Chiba, souligne le caractère énigmatique de cette réponse biologique face à une force absente de l’histoire évolutive des plantes. Cette énigme suggère que les plantes possèdent un potentiel de plasticité bien plus vaste que ce que nous observons dans notre environnement quotidien.
Les prochaines étapes de la recherche se tournent désormais vers l’espace. L’équipe de Tomomichi Fujita a déjà mené des expériences en microgravité à bord de la Station spatiale internationale (ISS). Les résultats, attendus prochainement, permettront de déterminer si le gène IBSH1 réagit de manière inverse en apesanteur. Ces travaux pourraient s’avérer cruciaux pour concevoir les systèmes de culture des futures bases lunaires ou martiennes, où la gestion de la gravité sera un défi quotidien pour nourrir les explorateurs.


